Le langage de la pluie

Publié le par la freniere

Le soleil parle aux arbres le même langage que la pluie. Les hommes qui inventèrent les horaires sont probablement les mêmes qui conçurent les prisons et les lois. Les aphorismes sont le parfum de la pensée, les slogans sa mauvaise haleine. Il n’est pas nécessaire d’avoir un crayon pour écrire. Souvent une bèche ou un balai suffit. On ne fait pas le monde avec des idées. On ne fait pas un livre avec des mots. On fait l’amour avec le cœur. Les âmes abandonnées, il ne faut pas en faire des fantômes, des spectres, des lémures. Ce sont souvent des anges malchanceux, avec une aile brisée et une jambe qui boite. L’intimité apprivoise ces intrus. Elle en fait des alliés, des amis, des confidents, des frères. Un pain qu’on ne partage pas ne nourrit que le corps. Il en oublie la faim de l’âme. La pluie tombe sans discrimination. Mon cahier posé sur une table en bois, c’est sur le cœur d’un arbre que j’écris. La sève du papier laisse monter les mots. Des familles de lettres habitent ma parole. Leurs maisons ont l’attrait de l’ortie. Une métaphore en est l’idiot de village. Dans la prison des foules, il arrive que la liberté franchisse les barreaux que sont les hommes, que les phrases quittent la page pour rejoindre la pluie.

        

Il n’y a plus d’avenir. Il n’y a qu’un écho, un passé qui persiste. Les mots font de ce rien un arbre qui s’agite. Dans le temps gris des guerres, les yeux des assassins se reflètent dans les yeux des victimes. Malgré les trous, les trahisons, ce n’est jamais tout à fait vide dans le cœur de l’homme. Il suffit d’un peu d’air, d’un peu d’eau et de terre pour en faire un jardin, d’un peu de peau pour les caresses, d’un seul battement d’amour qui pulse dans les veines. Les agissements de l’homme font de Dieu un athée. Les arbres quand ils prient n’ont pas besoin de foi. Il y a des bêtes écrites dans la forêt écrite, des mots animés, des feuilles de papier, des bruits de langue sur la page, de la gomme de sapin, de l’encre, des voyelles, une école de moineaux, un restaurant d’odeurs, un bataillon de phrases et des subordonnées. On ne vit pas sur terre sans le miracle de l’eau. On ne vit pas sans air, sans chlorophylle, sans soleil.

        

Y a-t-il encore une langue où les mots disent la vérité ? Les enfants naissent entre deux formulaires, deux matricules, deux portes closes. Des boulets de contraintes ont remplacé les ballons. Il leur faut pour exister plus d’écrans que de vue, plus d’écrous que de vis, plus de paperasse que de peau, plus de lâcheté que de courage. On n’entend plus rêver les vieux dans les hospices climatisés. Malgré les crimes de guerre, les trafics, les syndics, je garde sur ma paume un espoir d’enfant. Je ne pars pas pour arriver mais pour prendre la route. Même immobile, j’avance vers ailleurs. J’arrache la lumière au centre de la nuit, un éclair sur la dépouille de l’orage, un clair de lune dans l’essaim des nuages. Je suis éleveur d’abeilles avant qu’elles disparaissent. Les mains dans le jardin des poches, les pas sur le pollen des routes, je butine jusqu’aux fleurs du tapis.  Je reviens à la ligne porter le miel des mots où chacun parle une langue étrangère, étrangement familière.

        

J’affûte mon crayon comme un oiseau ajuste ses ailes pour voler, un canard ses plumes, un regard son foyer. Je construis mot à mot une maison de papier, avec des meubles d’encre, des fenêtres d’images, un toit de métaphores. Elle se métamorphose sous la pluie des regards. J’y tâtonne la nuit comme un aveugle doute de ce qu’il a touché. Je crois devoir aux arbres, aux bêtes, aux rochers beaucoup plus qu’aux hommes. Nous avons plus besoin des oiseaux qu’ils n’ont besoin de nos miettes. On ne fabrique pas les choses en leur donnant un nom. On aide à les voir comme un coup de vent traversant le feuillage. On peut fermer les yeux ou les ouvrir. On peut tendre la main. On peut marcher, tomber, se relever. Il faut toujours essayer, tenter de vivre, des chênes renfrognés aux choses qui sourient, pour que les mots dépassent l’horizon des gencives. Je vais de verbe en herbe, de mot en eau, de phrase en terre, de parole en broussaille, de visage en papier. Je ne fuis pas, j’affronte mon abîme intérieur comme un bourgeon de paix sur un arbre en colère, une goutte de rosée sur un tison ardent, une main de caresse au bout d’un bras coupé. Tous les ancêtres morts nous laissé leur sang, leurs blessures, leur langue.

 

Les arbres tournent vers moi leurs pages écrites ou blanches. Les pierres, les nuages, les plantes me parlent un langage commun. Je ne sépare pas l’homme de ses mots, la terre de ses fleurs ni le sang des blessures. Partout où l’herbe peut pousser, je serai là pour le chanter. J’accompagnerai de mots la gloire des cigales. Je plierai les géants. J’agrandirai les humbles. J’apporte la truelle dans ce monde détruit, un arrosoir dans un jardin de sable, un cri d’oiseau dans le brouillage des ondes. Quand le corps disparaît, il ne reste à la vie que son éternité. Les jours sont une longue addition dont seul le pourboire appartient à la vie. La mort garde le reste. Je vais, je viens parmi les ombres de la vie. Je me jette sur du papier comme un doigt sur la peau. Je fais de chaque matin une gorge enrouée par le rhume du monde.

 

Dans cette prison dorée qu’est devenue la vie, l’ombre qui nous suit est celle d’un gardien et les moindres lumières des yeux de délateurs. Des caméras pivotent d’un mur à l’autre. Des écrans nous renvoient des images faussées. Les dieux crachent des balles quand les banques les arment. J’ai soif dans la région du cœur comme au bord d’un abîme. L’eau synthétique des mirages a remplacé la chair. Les paroles qu’on ajoute aux images les rendent plus menteuses. Par un fil continu de gestes, le moindre mot remonte plus loin que la forêt, bien au-delà de l’homme, au-delà de la pierre. D’ici quelques années, il n’y aura plus de bananes, plus de baleines, plus d’abeilles. Faudra-t-il que l’homme disparaisse pour que la vie reste possible ? Je voudrais que du pire des brouillons surnage le meilleur, que chaque miette devienne un pain, que chaque pépin trouve le coeur pour compléter le fruit.

 

Publié dans Prose

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