Le mouvement des lèvres

Publié le par la freniere

Le cœur braconne comme il peut entre la corde pour se pendre et les accords de guitare, les coups de chapeau et les coups de poing, la lune et le soleil, la guerre et les caresses. L’homme s’obstine à déformer le monde. J’écris comme on vieillit, comme on aime, comme on vit. Je suis de jour en jour le vol des outardes et la piste des loups. J’écris avec le chaud, le froid, le tout, le rien, la chair au ras du squelette, la langue qui remue dans la danse de l’air, les mots coupés en tranches où chacun prend sa part. Des anges passent entre les sons. Un silence ordinaire se prépare à parler. Sans mot sans image comment savoir qui l’on est ? Une simple présence, une matière formée de temps et de salive. Le corps écrit avec ses gestes. L’ombre des choses absorbe la lumière. Je m’appuie sur un arbre. Sa verticale croise la ligne d’horizon. Je regarde son ombre allongée sur le lac. Ses reflets dans l’eau sont un écho visible. Chaque chose est à sa place. Ce sont les mots qui bougent. Le mouvement des lèvres colore le silence. Les mots traversent la durée. La pensée bouge avec les mains. Les objets touchent la rétine. Le sens des mots échappe aux limites du papier.

 

De la flamme qui pense à la froideur des néons, la lumière se perd. Malgré le bruit des choses, je ne reste pas sourd au concert des cigales. L’obsolescence de l’homme est sauvée par l’enfance. J’écris avec de l’air, de la peau, de la terre, la ferveur du sang, tous les sens en alerte, des mots tracés du doigt sur la poussière des meubles, des noms qui fuient dans les objets, des sons entre les bruits, des échos de l’enfance, des idées noires sur le blanc du papier. Je mastique de l’ombre pour en faire une lumière. Ce que l’on voit pénètre l’intérieur. Ce que l’on dit en sort et meuble de nouveau le silence évidé. Chaque matin est le début d’une phrase. Chaque geste est un mot. Chaque page d’un cahier est une route. Les lettres du soleil s’impriment sur le sol. Un oiseau perd une aile sur le papier froissé du vent. Je le corrige d’un l pour qu’il puisse voler. Sous le poids de la neige, les herbes rêvent de voyage. Les fourmis s’impatient et les pierres s’entêtent. Le doigt d’une quenouille caresse l’invisible.

 

Me voilà porté par les images, les gestes en suspension dans l’air, la bouche pleine de mots que je n’ai pas sus dire, squatté par la mémoire, les mains pleines de caresses. Le corps ne ment jamais. Il pleut. Les phrases du ciel tombent drues. Les sentiers boivent des yeux cette littérature liquide. Les mots et les signes se démultiplient. L’ombre et l’horizon s’étreignent. Rien que du noir et blanc. J’attends l’arc-en-ciel. Devant les portes aux bras croisés, je passe mon chemin, cherchant la main qui s’offre à nous. Portant le monde sur le bout de la langue, je n’ose plus crier. Je me contente d’écrire. Je légende les jours dans le journal d’un regard. Puisque je disparais derrière un livre, je dois écrire au plus vrai, au ras du cœur. Nos voyages sont comme un arbre qui oscille. Nous n’allons pas plus loin que la sève et le fruit. L’éclosion des mots a la vertu des coings qu’on assimile, des poings que l’on déplie, des poils de pinceau incrustés sur la toile. Il faut écrire avec l’appétit d’un enfant. Sans cesse le regard outrepasse la vue. Les reflets du lac ajoutent leur opus à la musique des fenêtres.

 

L’espace prend la consistance des objets, le temps celui des rides et des balafres. L’œil ne suffit pas pour accorder les choses, pour rejoindre l’image. J’écris pour relier les fils, faire la suture à la jonction de l’âme. Comment franchir les frontières de la peau, aller plus loin que la substance, marcher dans le vide sans tomber, laisser la place à ce qui parle ? Il y a tant d’espace à parcourir, des paysages aux mille visages, des horizons changeants. Les mains sont des ailes trop petites. Mon regard se faufile entre les arbres et les nuages. Un vertige me prend. Tant de mots me traversent le ventre. Entre le mais et le jamais, le désormais titube. J’avale un chant d’oiseau sans pouvoir voler. Devant tant de paroles, je tourne la tête comme une page. J’attends qu’une caresse vienne éponger ma chair, la rendre plus légère.

 

Le printemps nous allège. L’air nous aide à respirer. L’apparition du vert adoucit les regards. Soulevant les nuages, le ciel fait saillir ses muscles de lumière. Chaque jour, le paysage est là, laissant lire ses ombres, ses éclairs, ses creux, ses bosses. Il y a toujours des signes, des phonèmes, des icones. Dans le silence, ce sont les mains qui parlent, les traits du visage, la lueur des yeux. Les chaises vides jacassent entre elles. Elles se lancent les mots que leurs hôtes n’ont pas dits. Quand il pleut des images, mes yeux veulent traverser la vitre pour rejoindre le vent. Le vent prend la forme des choses. Le soleil brille sur les minous de poussière, les points noirs à la fin des phrases, la ligne d’horizon. La langue absorbe le vacarme et le transforme en mots. Le monde bouge. On le sent par les palpitations du cœur, les tympans des oreilles, le passage du vent.

 

Le passé reste là. Lui aussi prend la forme des objets, ce vieux divan sur le point de cracher sa bourrure, cette tasse ébréchée, le vaisselier perclus de rhumatismes (il craque et tousse à chaque fois qu’on l’ouvre), les fleurs du tapis délavées par les pas, leurs pétales de poussière, leur mémoire acarienne. Quand on rêve de partir, on est déjà là-bas. Les lieux voyagent dans la tête. Un bout d’été frissonne sous les habits d’hiver. Les abeilles font vivre l’espoir des jardins. Le cœur du rêve bat sous la peau de la nuit. Les mots sont traversés de routes. Je dérive parfois dans le silence d’une plante ou le cri d’une plume. Un ruisseau joue de l’harmonica entre les lèvres des rochers. Les mots se mettent à parler seuls.

 

Dans la musique, on se promène en toute liberté, comme dans les mots. On passe du rire aux larmes, du futile au mystique, un bout de soleil, un bout de lune. Un cœur de quelques grammes est vaste comme le monde. Il faut du temps pour ne rien faire, du bon temps, pas de celui qu’on vend ou qu’on nous vole, mais le temps qu’on s’invente, les semaines à l’envers, les journées sur la tête, les heures qui marchent sur les mains. Je regarde la vie par une fenêtre de papier, quitte à souffler de grands nuages d’encre, des brouillards trop bavards, des brouillons d’images. Un trait de crayon imite les oiseaux,  les bêtes, les ruisseaux. Un mot s’envole d’une page à l’autre. Sur le mur, un tableau d’Ozias Leduc me sert de miroir. C’est une petite maison bleue, une maison de carton qui ressemble à un livre. J’ai les yeux aiguisés comme la mine d’un crayon, une gomme à l’oreille pour effacer les bruits. Je préfère la musique, l’eau fraîche de Bach, la pluie de Messiaen, le gai savoir de Mozart. Les fleurs aussi savent chanter. Le vent souffle entre les branches comme dans les trous d’une flûte. J’apprends à recevoir, autant la légèreté que la lourdeur, le bonheur ou la peine. Je respire la vie, les particules de lumière parmi les particules de l’air, le pollen de l’amour mêlé à la poussière. Ma tête est pleine de courants d’air, de passages, de voyages, de rêves. Écrire est une façon d’en faire l’inventaire.

 

Lorsque je n’écris pas, je mets de la musique pour combler le silence au fond de la page blanche. Malgré ma consommation de papier, je me suis fait ami avec les arbres. Ils ne sont pas rancuniers. Ils aiment les histoires de feuilles qui portent des poèmes, l’écriture enfantine de la neige, les lettres bancales de la pluie, l’alphabet des saisons. Ils n’aiment pas les feuilles de chou ni la presse jaunie. Il ne faut pas aménager le monde mais le ménager. Là où la neige a carte blanche, j’écris avec mes pieds. Lorsqu’on arrache l’hameçon entre les jambes des sirènes, leur ventre bleu s’éveille à la caresse de l’azur. Même s’il craque sous l’écorce, un homme debout tient le reste debout. Celui qui s’agenouille laisse tomber l’espérance. Ceux qui doutent du soleil se font manger par l’ombre. Le peintre coud d’un coup de pinceau le regard à la pensée, l’espace au temps, l’image à la parole. Chaque matin, je me lève une plume à la main. Je ne suis que le scribe d’un rêveur. La pensée court dans les livres et ne s’endort pas à la fin d’une phrase. Elle continue plus loin. Au cimetière des réponses gisent des corps pleins de questions. Entre les bras d’un livre, je traverse le monde. D’une page à l’autre, de l’épaule au poignet, je fais bander les muscles du langage. Je ne veux pas d’une littérature du paraître. L’écriture de ces cahiers est un choix éthique. Il est difficile d’écrire sur la bonté. C’est quand elle manque qu’on écrit, un peu comme l’ombre accentue la lumière. Assez d’acheter ou de vendre, de tout détruire pour se faire. Qu’on donne donc l’argent à ceux qui n’en veulent pas et qu’on nous crisse la paix.

Publié dans Prose

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