Le paradis existe

Publié le par la freniere

On est toujours en retard sur ce qui est. Même l’avenir est daté. Le futur s’attarde à balayer le présent. Chaque jour, je m’écarte de la foule. L’oiseau ne chante pas pour rien. Il y a toujours une oreille au milieu des branches, une antenne à l’écoute parmi les feuilles. La plage glisse dans l’eau du lac. L’horizon soulève ses deux bras. Les mains de l’air soutiennent le paysage. Tout est léger sous le soleil. Le vent sourit. Les bourgeons broutent le pollen. Des milliers de grains s’agitent, vont et viennent, des millions de grains vivants. Nous en faisons partie. L’espace est un immense tympan. Une fois de plus, j’attends les mots. Écrire est une eau sur un sol brûlant. Je m’enfonce dans le paysage jusqu’au fond des yeux. J’avance dans la musique dont tout le corps a soif, les oreilles aux aguets, tous les sens à l’écoute. Je regarde fleurir les pommiers. Le paradis existe. Il est là. Pour ne pas le quitter, il n’aurait pas fallu vendre la pomme mais la donner. La terre humide sent bon. Le moindre petit vent s’y transforme en jardinier et transporte les graines. Les mots creusent de petits trous dans le sol.

        

Passé le petit bois, l’éclaircie est pleine de peintres, des courbets, des manets, des cézannes qui se déguisent en fleurs, en abeilles, en pollen. Le ruisseau est plein de philosophes, des spinozas, des nietzches qui font la vague. Le temps prend des couleurs sous un pinceau mental. Les hommes les plus subtils ne savent pas où ils vont. Leur nez prend la forme des odeurs, leurs oreilles celle des sons, leurs lèvres celle des baisers. Je préfère aux applaudissements le son d’une seule main sur l’air, la paume que vient lécher le vent. La vie est un prof souvent brutal. Elle finit par nous apprendre la mort. Il n’y a pas de mots carrés. La grammaire ne connaît pas les angles. Les phrases tournent en rond ou s’élèvent en spirales. Chaque mot est un grain de sable entre les pages d’un livre, une voyelle microscopique parmi les galaxies du verbe. La date sur un calendrier intéresse peu les roses. Le paysage avec ses pommes rouges, ses poires jaunes, ses fleurs sauvages, ses abeilles, ses pierres, ses nuages, se moque bien des bilans. J’amasse dans mes yeux les plus beaux paysages, le plus d’arbres possible, le plus de soleil ou de ruisseaux. J’en ai besoin pour tenir tête aux chiffres.

        

Chaque nouveau matin est comme un peintre qui montre ses tableaux. Les ombres de la nuit ont nourri sa lumière. Les heures passent du salé au sucré sous la langue des choses. Nous ne sommes tous qu’une fractale du vivant. Des milliers de bactéries s’activent à faire bouger un doigt. Elles permettent de survivre à nos propres toxines. Des océans de sel aux pics des montagnes, des petites fleurs aux herbes folles, la même vie explose. Le même soleil expose sa chaleur. Chaque seconde s’étend jusqu’à l’éternité. Il y a longtemps que les insectes habitent des châteaux de sable et des tunnels de gravier, que les oiseaux perchent dans les rochers percés, que les castors construisent des barrages sans diplôme d’ingénieur ni système d’alarme. Les bêtes vivent où elles se sentent libres. L’homme, dans ses maisons de verre, pose encore des verrous. Quand on pense avec ses bras, les idées sont trop petites pour atteindre le cœur. En vieillissant, nous retrouvons nos jambes de bois mou et nos peurs d’enfant. Notre dos s’arrondit de son passé fœtal. Les émotions trop grandes pour nos petits corps rapetissent avec le temps. Les caresses d’enfant se transforment en taloches. Petit, je mettais des cailloux dans mes poches pour ne pas grandir trop vite. Je les enlevais pour voler. J’aurais voulu comme eux faire des bonds sur l’eau, ouvrir les yeux du lac de paupière en paupière.

        

L’air que nous respirons ne ment pas. Le mielleux des lilas n’est pas comme le smog. L’asphalte des villes étouffe les odeurs. Le bruitage des films a remplacé le chant des ouaouarons. La peau s’ajuste mal sous les pelures vestimentaires alors que les coquerelles résistent aux radiations émises par les fours à micro-ondes. N’ayant pas su s’adapter à la nature mieux que les insectes et les plantes, l’homme est l’être vivant le moins apte à survivre à la technologie qu’il crée. Les grenouilles baissent le ton à l’approche des pluies. Les sauterelles entendent avec leurs pattes. Certains oiseaux parfument leur nid. La nature appelle une éthique du respect, l’esthétique de l’homme une volonté de puissance. Je préfère la nature sauvage aux crimes civilisés, les bulles d’air, les nœuds de bois, les épines au crissement du nylon, le souffle des anoures au cliquetis des armes. Ce n’est pas à l’école que l’on apprend le bonheur. C’est souvent à la dure telle des alpinistes. Les montagnes ont plus d’humilité que les poignées de porte. Il n’est pas surprenant que l’homme se réfugie derrière des écrans. On ne peut vraiment se toucher qu’avec des mains aimantes.

Publié dans Prose

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soisic 23/08/2013 20:34


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