Le passage des autres

Publié le par la freniere


Non seulement le monde est boiteux, mais en plus il ne boite pas sur la bonne jambe. Il regarde la vie avec le mauvais œil, celui qui ne peut voir sans entendre le cash. Le cœur se cogne partout, aux angles du profit, aux coins du désespoir, la faucille, la croix. Le ciel a mal aux yeux. La chair de l’âme n’est plus qu’une ecchymose. Ses vêtements son t fripés, son espoir en lambeaux. Entre le trop et le pas assez, je survis à la faim en suçant le mot pain. J’attends sur la galerie que la mer vienne me voir. Mot à mot, je me relève sur la page, l’arrosoir à la main. Une fleur qu’on arrose fait chanter l’eau de pluie. J’avance dans la vie avec l’espoir embroché sur le cœur et l’âme sur la langue. Quand je cache des virgules dans le bocal du silence, je le retrouve plus tard envahi par les mots.


Une ombre passe parmi les ombres, une lumière dans la nuit, le baume de l’amour sur la blessure d’être homme.

Au moment où tombent les étoiles, la lumière s’éveille. Le lointain nous fait signe. Le soir venu, les ombres nous visitent et nous prennent la main. On ne voit pas sous terre les ailes noires des taupes. Elles portent la lumière dans leurs regards muets. Ce n’est pas la grande vie mais la rengaine du cœur, je t’aime, je t’aime, ne prends pas froid, le petit feu de bois, l’espoir en bigoudis, le fil du regard dans l’œil de l’aiguille qui brode l’horizon. À qui demander l’eau lorsque le sang épouse la poussière, lorsque la vie s’échappe par les trous de balles, lorsque les pas débandent sous les bottes du remords, lorsque nous rendons l’âme comme on laisse un pourboire ? On n’en finit jamais de rapiécer le cœur. L’herbe pousse sous la neige. La vie refait ses vagues face au ressac de la mort. Des pas d’enfant s’éveillent dans le sommeil des aïeux.


Ce que l’on voit n’est qu’apparence. Je cherche l’invisible. J’habite le langage, le je des mots, le jet de l’encre sur la page, la scansion des voyelles, l’imagerie du sang, la grammaire du cœur, le lexique impensable. Je ne sais pas nager mais je parle sous l’eau. J’arrive les mains vides mais j’y trouve des mots, des mots ronds comme des gouttes, des miettes de petit pain. La pluie penche la tête. Le ciel se renverse et couche dans les ronces. Je cherche un feu dans les décombres, un peu de poésie dans les poubelles sonores. Quand le vent froid mord les arbres, le bois des tables, la poussière des greniers, la flamme loge en dessous. Le sable s’endurcit dans son extase de pierre.


Il ne faut pas s’en faire avec la mort. Après tout, on ne meurt qu’une fois. Il faut vivre chaque seconde comme une éternité. Je n’aurai rien trouvé, ni perdu ni gagné. Je n’ai voulu que vivre. Je suis un vieux joueur de mots, de voyelles amoureuses, de consonnes en révolte. J’ajoute une moustache aux lèvres du soleil. J’ajuste ma parole à la taille du jour. A-t-on idée d’avoir une âme quand tout le monde s’en fout. Elle tache les parquets de la Bourse, les tables de la loi et la soie des drapeaux. Elle griche quand on ment. Je porte sur le dos une statue de fatigue. Il y a longtemps que j’ai trouvé les mots, sans réussir à constituer la phrase. Je tourne en rond sans trouver le début. Il était une fois, deux fois, mille fois… Je ne saurai jamais raconter d’histoire.


Sans le sou sans métier, je fais de mes dix doigts des crayons de couleur. Ma vie est à l’étroit dans ce monde à l’envers. Je traverse la rue sous les sifflets d’oiseau, les quolibets des arbres. Toutes les fleurs nous donnent une leçon de vie. Certaines embaument quand elles fanent. Quand  les oiseaux se préparent à mourir, ils se refont un nid, un dernier feu de paille. J’habite une maison de papier, un lit de phrases anachroniques, une table bancale tachée d’encre et de mots. Un train de chaises tourne en rond comme un vieux carrousel. On mange le pain qu’on peut. On boit l’eau qu’on invente. Les grandes phrases, ça donne soif. Les larmes quand elles coulent se rendent jusqu’au cœur. Il faut vider son sac, faire le vide quelque fois, faire aboyer les choses.


J’avance dans la nuit précédé par les mots. Ils éclairent la route mais ils ne valent pas chers sur une ardoise d’épicier. Si la vie se perd dans les pièces de monnaie, elle revit dans un arbre. J’écris à l’ombre d’un érable. Qu’on avance ou recule, tout le devant devient derrière. Le poids des mots soulève tout autant qu’il écrase. Je ratisse un gravier chargé de métaphores, une terre à voix d’arbre, une basse-cour d’images où les voyelles volètent, un terre-plein d’anaphores. Je remmaille d’un mot les tricots de ma mère. Je veux une vie plus grande, moins de sang répandu, plus de bonheur à nu. Je pellette de la neige pour le passage des autres.

 


Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article