Le poids de l'homme

Publié le par la freniere

Les larmes une fois séchées, laissent un regard vide. La nuit marche sur la route. Je la tiens par la main. C’est une fille fragile malgré ses hanches lourdes. Elle se nourrit de l’ombre et des éclairs de lune. Nous sommes de vieux amis, la lune, la terre et moi. Certains jours, la vie recule jusqu’à la renaissance. Certains autres, elle ne sait plus se mettre au monde. Certains, elle boite. Certains, elle court. Certains, elle boude. Certains, elle crie. Quand elle prend trop de place, elle laisse un vide ailleurs. Le poids de l’arbre sur ses racines le protège du vent. Le poids de l’homme sur la terre écrase tout le reste. J’ai parfois honte d’être un homme devant le miroir que lui tendent ses vitrines. Les yeux se perdent dans ce qu’ils voient. Les hommes se perdent ou se retrouvent dans les gestes qu’ils posent. Je n’aime pas la solitude remplie de monde, le sourire des marchands, la fausse humilité des prêtres. J’aime l’orgueil du chicot tenant tête à l’hiver, l’oiseau faisant corps avec le vent pour aller plus vite ou dormir en plein vol, la petite goutte de pluie qui apaise la fleur, le point de lumière qu’agite la luciole. Il ne faut pas être dupe de la durée, se laisser prendre par les masques. Toute la vie est faite d’allégories. Seule, la mort y met fin en abolissant le temps et l’espace.

        

Quand les oiseaux volent bas, les yeux peuvent goûter le sel des nuages, toucher les bleus du ciel, caresser la ligne d’horizon. Les violons s’échinent dans le long reel du réel. Les cailloux du cœur font plouf dans un lac d’amertume. Un crayon ne suffit pas à percer la croute des choses ou à crever l’abcès. Il faut plus que le corps dans l’infini du monde. L’histoire sert de prétexte aux pilleurs de tombes, l’église de paravent aux marchands de canons, la charité de civière aux trafiquants d’organes, la banque de gants blancs aux mains pleines d’argent sale. Sait-on comment les jours se juxtaposent, se mêlent, se pénètrent ? La gare prend le dernier train où l’être et l’autre se séparent.  Lorsque les souvenirs s’éloignent, l’oubli manque d’espoir. Aussi bien vivre au présent, d’une seconde à l’autre. De feu de paille en feu de paille, on entretient la flamme. On s’éveille au matin comme au début des temps. L’oiseau revient au nid, la table retrouve l’arbre, le corps trouve son âme, la part de l’ombre découvre sa lumière.

        

Tout comme les hommes, les arbres se regroupent selon des traits communs. Je ne crains pas la solitude. C’est un bon chien répondant à l’appel. On perçoit dans ses yeux de petites lueurs que la pensée allume, des éclats de tendresse que le cœur alimente. Un petit crayon émerge de ma poche et trace sur le page une série de mots. Ils veulent faire entendre le faible bruit des feuilles. Je dois me contenter d’un froissis de papier, d’un crissement de plomb sur le vélin des pages. Le ciel réfléchit sur le miroir du lac, imprime sa pensée aux mouvements des branches. Des images tournoient dans les bulles d’air. Tout tourne au kaléidoscope. Tout prend son sens d’un coup de pouce, d’un coup de crayon, d’un coup d’œil, d’un coup de cœur dans le grand corps du monde. Le temps qui passe défait la peau des heures. Le temps qu’il fait se mélange avec celui qui reste, le sommet du sommeil avec l’abîme du matin. Un part de l’être ôtée à soi rejoint la part prise d’un autre. J’échange avec la nuit des rêves pour le jour. J’imagine le ciel tout au bout de la route, un jardin au beau milieu des ruines, des phrases se donnant l’accolade sur des épaules de papier. La parole prépare l’homme à l’absence. La présence peut se passer de mots. Le nom des choses n’est pas leur vrai visage. Couché trop longtemps dans la paille du regard, le paysage s’éveille peu à peu. Sous la pointe d’un crayon, je l’étends sur la page. Je voyage dans l’arbre jusqu’aux racines qui se cachent. J’approche la distance qui me sépare du monde. J’y avance mot à mot comme un homme qui rassemble ses gestes. J’unis ce qui me touche à ce qui vient de loin, l’utopie au possible, ce qui fuit le néant à ce qui mène au cœur.

        

Il fait trop froid dehors. À défaut de sortir, j’entre en moi pour écrire. Je pénètre dans ma tête. Je m’y sens parfois un étrange étranger. Mes pensées flottent ou coulent à pic. La bouillie pour les chats se transforme en syllabes. Les mots bringuebalent d’un neurone à l’autre. Les phrases se cognent aux pariétales. Quelques éclairs surgissent dans la purée mentale. Il y a tant de routes pour se perdre, si peu pour se trouver, tant de doutes, si peu de certitudes. L’univers est un iceberg dont la partie visible est notre monde. Tout flotte dans l’infini. La toile sous le pinceau des cils est une œuvre toujours à faire. Certains mots rameutent les couleurs, rassemblent les morceaux, recueillent les miettes et font parler les choses. Tout ce qui vient de loin nous rapproche du monde. Tout ce qui disparaît nous en éloigne. J’écris pour recueillir des traces. Dans le silence d’une main, ce sont les doigts qui parlent et font surgir les caresses. Dans la prière des hommes, la main des choses s’unit avec celle des mots, celle des os avec celle des gestes, comblant le vide entre les heures, entre naître et mourir.

        

Comme j’étais gauche et gaucher, le premier jour d’école, on m’a mis au piquet avec un bonnet d’âne. Je l’ai gardé en moi. À six ans, j’étais déjà perdu et je me cherche encore dans l’enfant attardé. On a tous au fond de soi quelque chose de malheureux, même dans le bonheur. La mémoire est remplie d’objets qu’on ne peut plus toucher. Lorsque le monde s’éloigne, l’âme reste seule à résister au temps. L’écriture divague entre les points de fuite. Entre la pomme et la bouche qui goûte, entre le goût et les mots pour le dire, l’abîme s’atténue entre le monde et l’homme. Le feu de l’intérieur jaillit de la brindille d’une voix, de la paille d’un mot. Chaque chose fait son ombre à la lumière d’une autre. Le vide entre les branches n’est que le plein du vent. La mort qu’on partage est un habit commun que la peur faufile. Le silence est la margelle d’un puits où l’on puise les mots. Chaque langue étrangère se lit dans les regards, l’intimité des yeux, les gestes de la main. Chaque brin d’herbe dessine la prairie tout entière. J’avance sur un sentier dont chaque pas est le sens.

Publié dans Prose

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