Le présent titube

Publié le par la freniere

 

Je vois des paysages de l’autre côté de la nuque, d’autres visages dans les yeux, les gestes avant la main, les mots derrière les lèvres. Des oiseaux chauves tombent du ciel. Des anges trop pesants pour voler s’agrippent aux fils électriques, aux poteaux de téléphone, aux jambages des ponts, aux escaliers de secours.  Je n’habite pas vraiment la maison où je vis. J’habite mon enfance et tous les autres lieux qui ont marqué ma route. Un pied dans le passé, un autre dans l’espoir, le présent titube. Mes mots boitent avec lui. J’ai réglé mon temps sur une montre sans heure. Les aiguilles y croisent des syllabes. J’habite la remise d’un livre avec ses phrases branlantes comme des planches, ses vieux outils, sa porte déglinguée, ses murs d’encre noire  qui laissent des échardes. Mon pays n’est pas un point sur la carte mais la page d’un cahier. Je le trimballe avec moi depuis les premiers pas, les premiers mots, les premières lectures.

 

J’ai toujours eu du mal avec les horaires, les devoirs, les leçons. On m’a montré en vain les normes, les calculs, les rôles, les modes d’emploi. Je ne retiens jamais les chiffres. À quoi bon compter les brins d’herbe ? J’ai appris dans les bois ce que les rues cachaient, la flamme d’un rouge-gorge, la peau de pêche embaumant le verger, le vent se dépliant comme un linge d’air pur. La vérité déchire les habits d’apparat. Les os du crâne soutiennent la ligne d’horizon. Il y a des mains au bout de chaque doigt. Des neurones en folie entrechoquent leurs ailes. L’abîme d’une phrase peut donner le vertige. On peint pour gratter la surface et trouver la lumière. On écrit pour corriger l’échec sans vraiment réussir. Une phrase s’allonge sur la page. La tête sur le papier, ses pieds dépassent dans la marge. Ses bras s’articulent comme des lèvres. Ses épaules soutiennent le cou d’une métaphore.

        

La même main nous tend une branche de lilas ou le piquant des ronces. Une tête de pissenlit survit au monde des conventions. Un brin d’herbe tient tête à l’ombre d’un érable. Un caillou glisse sur la route comme une note en bas de page. Un seul trait de crayon est comme un chrysanthème dans un champ de pierraille. Il neige dans un livre comme il pleut sur la vie. Je ne distingue pas le rêve du réel. Je tartine un cahier comme on le fait d’un pain. Les mots tombent en miettes. Les phrases nourrissent l’âme comme le bleu du ciel. Même tranchées à vif, les deux moitiés d’une pomme continuent de parler. L’étonnement d’aimer nous sauvera toujours de la bêtise humaine.


Publié dans Prose

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