Le rouge du coquelicot

Publié le par la freniere

Je vais à toi dans la nuit éclairée et cependant, j’habite ma chaumière dans sa pièce la plus isolée, la plus sombre, la plus épurée. Aujourd’hui, je sais que je suis seul à penser et à croire. J’ai déposé ton suicide sous mes lassitudes éreintées et j’y ai construit un verger, une pépinière, une mer de semences livrée à l’interminable. J’ai hoché du cœur et j’ai ramassé ce qui fuyait comme on nettoie des terres submergées pour leur permettre à nouveau la culture des fleurs et des fruits. La séparation matérielle m’a éventé comme un alcool dormant au soleil de la mort. Et je reviens sur l’heure passante, mais le temps revient aussi. Malgré moi, je retourne à ces voix de sirènes qui appellent. Je longe et prolonge les rivières de notre trajet commun. L’eau qui coule a toujours des reflets mais ce ne sont plus que les éclaboussures de nos sourires conjugués.  

 

Le rouge du coquelicot n’était pas présent dans le terreau d’où nous venons. C’est nous qui l’avons fait naître. De l’éclair, nous sommes la giclée la plus éphémère. Celle qui se dissout d’être. Celle qui se résume dans l’instant qui passe. Nous emportons tous trop de souvenirs, trop d’intérêts liés à nos plus majestueuses émotions.  

Aussi charitable que soit le cœur, il nous embourbe de ses allégations affectives. Il nous réduit à l’asservissement de nos altérations en revendiquant l’or du sentiment telle une matière première indispensable. Dans ce champ peuplé de vermillon et de dérivés, le rouge boucher, vif, carmin, le rouge Ponceau, j'ai repris contact avec le fond substantiel de mon être qui est lié à la nature, à une ouverture sur l'être. Et, je t’ai reconnue dans le blanc des plumes d’une colombe comme la révélation du caractère transitoire de toute chose. Parce qu’aimer est indéfinissable, parce que t’aimer m’aide à discerner l’opposition entre l’être et l’apparence.    

 

Tu vois, toi, l’être disparu, tu m’offres de ne plus redouter la mort et d’accorder à l’existence le cynisme de ces victoires : cette perpétuelle course après le futur, cette puissance du lendemain, cette remise de jour en jour, ce report en avant, du bonheur. A l’instant, je succombe à la tentation de te retrouver telle que je t’ai laissée et je me délecte d’un rapprochement aussi prétentieux qu’illusoire.

 

Bruno Odile

Publié dans Poésie du monde

Commenter cet article