Le silence entre les mots

Publié le par la freniere

Le silence entre les mots est comme ces messages qui persistent dans les membres coupés. Pour qu’une phrase se tienne debout, il faut que les mots et les gestes se donnent la main. Pour qu’une métaphore prenne forme, l’encre et le papier se parfument d’odeurs, les sons et les images échangent leurs couleurs, les voyelles et les consonnes se complètent, de la douleur à la parole. Il y a longtemps qu’on découvre des choses. Il faut maintenant payer. On puise du pétrole au milieu de l’eau pure. On sonde le cœur de l’homme pour y fondre des balles. Avec le bruit des clous, des marteaux, des sirènes, on cherche à taire ce qui le fait chanter. Le temps est proche où les oiseaux ne viendront plus nicher dans les arbres anémiques. Les herbes tremblent comme des enfants roués de coups. Mon âme n’est plus d’ici. Je tiens à la gueule mes mots comme une chatte ses chatons. Je cherche à les mettre à l’abri. Je frappe aux portes. Personne ne répond. Il n’y a plus de portes mais des labyrinthes, plus de fenêtres mais des écrans. Entre les larmes toujours prêtes, les pétitions et les répétitions, prisonniers des images, des chimères, des ouï-dire, des vérités plus éphémères qu’un clip, on fait semblant de rire et d’avoir des amis. Tout a son prix dans un monde marchand. Tout s’achète et se vend, la naïveté des choses, la tristesse des pauvres.

        

On passe une bonne partie de sa vie à se faire du tourment, une petite à sourire. J’attends une grande débâcle qui fasse durer l’été. Saurais-je jamais vraiment pourquoi je suis là où je suis ? Ce sont mes propres pas qui s’éloignent de moi, mes gestes qui désertent, mais mes paroles brillent dans le trou noir et vide. Mes yeux tracent dans l’air des routes incertaines. La route du dedans rejoint la route du dehors. Les choses disparaissent et deviennent des images. Les poings se transforment en caresses, les rêves en perles de rosée. La vie ouvre les yeux. Comment rester intact dans un monde voué à l’étroitesse de l’argent, à la bêtise de l’économie ? Comment grandir et s’élever dans une barque en dérive ? Les adultes oubliant leur enfance sont des humains inachevés. Trop de mirages traversent les pupilles et encombrent la vue. L’âme s’évapore à se soumettre aux choses. Depuis que l’avenir a perdu son dentier, tous les fruits défendus finissent en compote. La vie se bute aux murs qu’on érige. La chrysalide reste close. Je resterai de garde dans l’urgence d’espérer, la voix chargée de terre, la bouche pleine de soleil. Je dessine une main de lumière sur le moignon de l’ombre, un oiseau sur la branche, un tournesol d’encre tournoyant sur la page. À nouveau, je recherche les mots, la verticalité, la source. Il suffit de quelques étincelles pour entrevoir l’immense. Je ne parle pas de Dieu, mais d’un peu de bonté, la petite laine de l’âme, l’imprévisible du vivant.

 

Chaque phrase est comme le filetage d’une vis soulevant la parole, le barreau d’une échelle appuyée sur le vent, le moyeu d’une roue, la rémige d’une aile lui permettant de voler, l’oreille qui guide les aveugles, une pluie traversant la rocaille pour rejoindre la terre. Il y a une telle saturation d’images. Il est difficile de retenir l’infini, d’imaginer l’éternité. Il faut apprendre à voir par la main, à croître d’un seul geste, à écouter par les yeux. Comme des pendus inverses, quelques rêves s’accrochent à la corde raide de vivre, chauve-souris solaires ou pommes de lumière. Sur les têtes multiples des forêts, le ciel se colore comme une fleur au bout de sa tige. Le vent tourne sur ses gonds de lumière et laisse passer l’ombre. Tout se qui s’élève s’expose à la tombée. C’est ce qui ferme l’horizon qui rétrécit le cœur. Le ciel est un travail de l’âme pour inciter le corps à déserter la glaise, à combattre la boue. Le temps se lie aux astres, à la paille, à la pierre, à tout ce qui s’accroît et meurt pour renaître. Je respire toute la vie par un seul brin d’herbe, l’odeur du sainfoin, la douleur des racines, la douceur de l’eau, le sel des aisselles. Je touche du doigt le miracle d’un sein, la vérité d’un geste, l’intelligence d’aimer. Pour ne pas oublier, je garde un peu d’épices dans mon sac à malices. Je mets des métaphores dans la soupe du cerveau. C’est la lumière qui rassemblent les mots, les couleurs, les sons, pour agrandir la vue, pour regarder plus haut, pour mieux tendre la main. Nous sommes reliés à tout, de l’immonde à l’immense, même aux simples cailloux, au ventre des insectes, aux vagues en alerte, du vertige au sacré. Tout redevient possible avec les mots d’amour. Chaque heure tient du miracle.

Publié dans Prose

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