Le vent quitte la chambre

Publié le par la freniere


L’éternité est proche de celui qui n’a rien. À force d’acheter, on rature son âme. Le monde est trop bordé de choses. Le vent quitte la chambre. Les orages s’éloignent. Même la pluie porte un imperméable. On fait taire à la hache le peuple végétal. Quand on ouvre les yeux, il n’y a plus de flammes. Le regard ne sait plus s’il voit. La femme reste cachée derrière sa nudité. À quoi rêvent les pierres, les bonhommes de neige, les bras de mer qu’on transforme en moignons, les montagnes amputées? Je ne sais pas les mots qu’ils disent en silence. Il y a des mots qu’on ne dit pas de peur qu’ils se brisent. Il y en a d’autres qu’on rature sans savoir pourquoi.


La vérité est morte, sans fleurs sans enterrement. La charité s’est tuée et personne ne le sait. La justice est partie, sans carillon sans pleurs. Quand les cabanes d’oiseaux n’ont plus rien à couver, je niche dans les mots. J’écris avec une encre sentant la paille et l’eau, des images qui se mettent à voler, des métaphores en sucre, des rimes sans pétrole, des phrases dévêtues. Je dessine un brin d’herbe et c’est une forêt. Je lance des cailloux et la montagne s’éveille. Je trouve dans le sable la parole perdue. Je creuse mes poèmes dans la terre durcie.

La clef de sol déserte le peloton des ombres. Le rossignol quitte l’arsenal des portes. La quête des racines est un travail obscur. J’avance en dévorant la chlorophylle du monde. Je guette la croissance au fond de l’utérus. Je touche à l’eau et l’air, aux images du givre dans les yeux de l’hiver, à la chaleur du pollen. Je cherche le pétale caché, le noyau, la racine, la nourriture céleste. L’homme grandit avec l’arbre qui monte, la fleur qui éclot, le chevreuil qui ralle. Il rapetisse avec la monnaie, la vitesse, les lois. Certains ne sont plus que des pieds, des mains, des bras, de la chair à canon. Ils ne sont plus des hommes mais les vêtements qu’ils portent.  Les raisins de la colère finiront-ils un jour par desserrer leurs dents?


«Où vas-tu?» me demandent les pierres. «D’où viens-tu?» me demandent les plantes. Je n’ai pour leur répondre que la terre des mots. Tout nous demande d’aimer, de la lueur des étoiles jusqu’au parfum terrestre, du brin d’herbe à la neige, de la mer à la peau. Je bâtis ma demeure chapitre par chapitre, une chambre au soleil, des murs de pluie fine, la table d’un poème, une chaise en papier. Je dois me souvenir de tout, du sel et des fruits murs , du poil de la bête, du corail et du pain. Tant de regards nous cherchent que nous ne voyons pas. Chaque trace de pas laisse une petite tombe dans le sable des jours. Je transporte mon arbre avec ses racines. Je ne perds plus mon sang sous la peau du décor. Je respire par toutes les blessures. J’écris au ras du cœur, la misère à la hanche, un blues millénaire sous le blouson du temps. J’apporte dans mon crâne une histoire de l’homme, un petit bout de rêve. Du fond de ma personne, un autre me regarde. Je porte encore la vie dans mon cercueil d’os, une étincelle dans la neige, un petit grain d’espoir dans l’ivraie du réel. Il pousse des fenêtres entre les graffitis. Que mes enfants pardonnent chaque jour sans pain. Quand mon pays brûlait, je regardais le feu. Je leur lègue à chacun ma révolte, ma faim et le devoir d’aimer. En guise de testament, j’ajoute ma parole à mes années d’absence.

 


Publié dans Prose

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