Les derniers mots

Publié le par la freniere


La mer saute à la corde avec la marée. Les vagues montent et descendent. La ligne d’horizon s’éloigne et se rapproche. Une étoile tombée devient un grain de sable. Le sperme de la foudre vient féconder la plage. Déjà les herbes attendent les pas du premier homme. Il a appris la main, la marche, la caresse. Il a appris l’outil mais en a fait la guerre. Il a appris le ciel mais en a fait la foi. Il a appris l’échange mais en a fait l’argent. Il a appris la soif mais en a fait la haine. Maintenant que l’argent a tout dilapidé, les derniers mots se perdent sur des écrans géants. La vie s’enfuit par tous les trous. Même la mort n’a pas de sens. On n’aime plus les arbres qu’en planches ou en papier, les bêtes en tournedos, les huitres en colliers de perles, les rêveurs en prison et les autres en soldats. Lorsque les céréales nourrissent les autos, des enfants meurent de faim en récoltant le mais. Lorsque les éoliennes déplacent les montagnes, les bêtes, les rivières, ce qui devait servir à libérer les hommes lui forge d’autres chaînes. Le vent se cote en Bourse comme le sang des enfants, l’eau vive des rivières et le sperme des boeufs. Quand les banquiers tranchent le pain, c’est à peine s’il nous reste des miettes. Trop de chiffres et de nombres qui imitent les mots. Ils comptent les dividendes sans tenir compte des morts.


Le corps est rattaché à l’âme par les nerfs et les veines. Je le sais par les mots. Je l’apprends chaque jour. L’esprit et l’animal s’emmêlent dans le souffle. Les poumons cherchent l’air. Je vais à la rencontre du possible, de l’impossible même. Il y a toujours du silence en surplomb des paroles. Très jeune, on s’adapte au sublime. C’est plus tard que la beauté fait peur. Les années peu à peu vampirisent l’espoir. Les contes de fées s’étiolent parmi les comptes à rendre. Il nous faut tout payer, notes de musique ou notes de frais, le désespoir, l’amour et même l’amitié. On n’aurait jamais dû compter jusqu’à un. Seul le zéro est infini. Ceux qui prennent au sérieux leurs comptes en banque finissent par oublier le reste, qui ne sont que les hommes. Ce n’est pas tout de faire des pylônes, des avions, des affaires, il faut aussi rêver, regarder les étoiles sans raison, sans but, sans profit. Il faut surtout aimer.


Par la chasse, l’abattoir, l’arène, on dépouille les bêtes de leur propre mort. Par l’argent, la religion, la guerre, on déleste les hommes de leur âme. La vraie mort vit en nous. Elle nous offre la vie. Sous les balles qui sifflent, les bombes incendiaires, les slogans religieux, il en faudra toujours pour lire Bachelard et regarder les mouches. Il faudra des caresses au bout de chaque doigt. Il faudra des révoltes pour se tenir en vie. La musique quand elle nous prend et nous emmène plus haut ne brise pas le silence. C’est comme le silence qui réalise un rêve, une page blanche qui s’écrit avec les mots qu’il faut. Je n’aime pas la prose des notaires, l’éloquence du réel, ses phrases trop précises, ses lignes en arête. J’aime que les mots s’égarent et m’amènent avec eux vers un nouveau pays, sur une route inconnue.

 


Publié dans Prose

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JJ DORIO 19/12/2009 09:45


                               à Jean
Marc

Il faut gueuler ces mots ou les sussurer les murmurer
balbuceando les balbutiant
ou les lançant comme les irisations
de l'arc-en-ciel

ces derniers mots
qui sont premiers
l'aurore de nos paroles

ce "quelque chose qui proteste et remurmure en nous
contre le succès des entreprises réductionnistes"*

car ce n'est plus assez pour le poète
d'être "la mauvaise conscience de son temps"**

* Vladimir Jankélévitch
** Saint John Perse


Lynédice 17/12/2009 18:26


J'aime beaucoup tes mots.
Tu es bien vivant, toi !
Merci


rozéfré 14/12/2009 22:35



On the road again !