Les guenilles sonores

Publié le par la freniere

Quand on se plaint de la lenteur bureaucratique, on semble oublier qu’un fonctionnaire qui travaille ferait peut-être pire. Il est un ardent défenseur de la loi, donc sans empathie ni sens de la justice. Toute loi est injuste. Elle ne tient compte ni de la vie ni de l’amour. Elle est dictée par les vainqueurs. Je serai toujours du côté des derniers, des vaincus, des éternels recalés, de ceux dont on se moque. Bien des crimes se cachent derrière le rire des cyniques. Trop de vertu cérébrale ignore les battements du cœur. Ce ne sont pas les mots qui ont perdu leur sens, c’est l’homme qui est sourd. Il ne sait plus voir avec les yeux fermés. Des images de synthèse lui servent de lunettes. Qu’on convoque Freud, Marx ou le Dalaï-lama n’empêche pas le baiser d’avoir le goût de l’homme. J’écris sous le fouet des impulsions, des souvenirs qui remontent, des crissements sous les semelles du temps. L’éternité macère dans le secret des ventres.

 

Le quotidien pressé a heurté de plein fouet le sourire d’un enfant. Ses lèvres bougent encore sur un attaché-case. Le vent qui avale tout en arrache des bribes. Selon la météo du cœur, je tourne en rond comme un ours en cage ou j’en arrache les barreaux. Je collectionne les miettes de table, le sable des souliers, les épluchures du réel, les retailles du verbe, les guenilles sonores des Gitans, les nerfs qui se prolongent en phrases, les muscles mis en mots, les fantômes égarés au milieu des petits pois, la mousse au bord de l’eau, les minous de poussière engrossés de pollen, les bouts de lacet dans les ruelles mal chaussées, les trous de mémoire ponctués de virgules, les clous rouillés dans le bois à gros nœuds, les pissenlits qui poussent au cœur des bidonvilles, les heures grises dont les cheveux blanchissent, les jours envahissant mon corps. Le dernier mot n’est jamais le dernier. La route se nourrit des pas qui la prolongent. Lorsque j’écris, je pense à la marelle. Les bras tendus vers quoi ? Où placer le bon mot ? À quelle image donner vie ? Vers où aller trop loin ? Je n’attends pas la fin du monde mais celle de l’immonde. À chacun son lot des pierres qu’on nous lance. Comme un cœur mort qui bat encore, je chercherai jusqu’au dernier moment une occasion de vivre.

 

Le chant d’un oiseau ponctue mon cahier d’une virgule sonore. Son vol tourne les pages. La pulpe des mots est un navet qu’on pèle, l’espérance d’un fruit, la mort d’une feuille, une fougère qui s’ouvre, un cœur qui s’épanche, une phrase qu’on effeuille comme une marguerite. Je bêche du crayon une terre restée propre. Je retarde comme je peux le temps de la vermine. Je cherche un trou de vie parmi les choses qui débordent. La brume du matin tire les draps sur la colline, le lac, la forêt. J’écoute entre deux mots l’exclamation d’un loup. Son poil me sert de repaire contre le bruit des hommes, ses bip, ses clips publicitaires, ses klaxons, ses tintements de cash, ses sifflements de balles. Ses yeux me servent de repères dans la noirceur du temps. Je revois les grandes voitures d’eau qui naviguaient le fleuve et cabotaient le rêve d’une rive à l’autre. On a beau ratiboiser, farfiner, rafistoler, rapailler, on n’échappe pas à la nature. Elle ramène ses orages où il fallait qu’ils soient. Devant la vie, on est tous des enfants, pourquoi ne pas le rester ?

 

Plus on avance, plus les réponses s’éloignent. En résumé, la vie commence et elle finit. Mais finit-elle vraiment ? On ne sait rien de la mort sinon qu’elle arrête le cœur. Que commence-t-elle ailleurs ? Le ciel mène paitre  le troupeau des images à l’étable des yeux. Quelques mots sont à l’homme. Quelques phrases appartiennent à chacun. Du vide aux choses qui existent, il n’y a qu’un abîme. En effaçant le mot clef, on n’efface pas la porte. On ne distingue plus le dehors du dedans, l’image du papier, le texte du silence. Le temps aide les hommes à parvenir à l’homme. Ce que les yeux inventent nourrit le paysage. Chacun est peintre à sa manière. Je sais, je sais. Ce texte est chaotique, bancal, bancroche. Il est comme il veut être. Il titube. Il s’emmêle dans les mots. Il s’enraye. Il finira bien par tomber quelque part, dans le silence ou dans l’oreille. J’écris au présent imparfait. Ce n’est pas la vie qui nous met en file d’attente, c’est souvent l’inutile. J’ai été seul pendant mille ans. Je mangeais des petits bouts de vide. Un gros poing de silence m’entravait la gorge. Je ne savais pas que des moineaux pépiaient dans les cabanes à mots, attendant leur becquée de voyelles.

 

Il y a longtemps que les portes des églises sont fermées. Même Dieu est disparu à force de s’y cogner les poings. Ce que je vois dans une goutte est plus grand que la pluie. Il suffit d’un geste pour exister, flairer le temps, toucher le vent. Il suffit de croquer dans les pépins de l’air. Je ne veux pas changer de peau pour celle d’un géant. Je squatte dans la petite poche du rêve parmi les fleurs et les galets. Épiant les drames tapis dans l’ombre, je prends des leçons de lumière. J’apprends la nudité de l’arbre sous son costume d’écorce. Assis sur l’échelle des branches, je regarde le ciel et j’agite les bras. J’arrache les mots à l’adhésif du normal, les pattes de mouche de l’âme sur le ruban gommé des conventions. Quand on compte les hommes avec des chiffres, on efface leur nom. Je compte les brins d’herbe avec les doigts des mots. Si je n’ai que deux mains, mes phrases ont mille bras. Mes pieds ne veulent pas d’un monde de souliers marchant à perte de vue sous la brosse à reluire. Je me trace une route dans la neige des livres.

 

À chaque jour, la création du monde se poursuit. Une abeille communie dans le calice d’une fleur. Une poule pond des œufs. Un corps émerge de la faille du vide. Des fourmis s’animent sous le cadavre d’une pierre, redonnant vie à la matière. L’eau brille dans un verre. Comment suis-je passé des livres lus aux livres que j’écris ? Je ne saurais le dire. Mes propres yeux m’attendent derrière le paysage. Touchant l’envers du monde, je me retrouve dans les choses perdues. Quelques mots, pour un instant, peuvent rendre à l’arbre son violon, donner une âme aux objets, libérer le poumon de sa cage thoracique. Je brasse le monde avec un bout de crayon. La soupe tourbillonne. J’entrevois des petits riens, un sourire de biais, des yeux de biche, des menottes assoupies avant de caresser, des messages égarés. Une maison n’est pas ce qu’elle contient mais ce qu’on voit dehors. J’ai toujours déménagé de paysage en paysage.

Publié dans Prose

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