Les nerfs à vif

Publié le par la freniere

Lorsque la terre est au plus mal, le silence trop lourd, la vie pesante, je mets du Bach et j’écoute la lumière. Il y a des fleurs qui ressemblent aux alvéoles d’un poumon. J’en respire le pollen. Le vent est la matière de l’air que sculptent les oiseaux. Les mots, ces petits riens qu’on cueille dans la mémoire ou l’espérance, m’aident à passer d’un jour à l’autre. Ces petits riens sont tout pour l’âme qui a faim comme la musique de Bach pour l’oreille qui a soif, la lumière de Rembrandt pour les yeux tachés d’ombre, la nuit immense que l’on gratte pour un grain d’infini. On sait tout de l’amour. On connaît tous le bien. On fait semblant de l’ignorer. Au bord de me taire, un dernier mot m’accroche par le cœur. Sous la peau du papier, le sang est mince comme un fil. Les muscles des images contractent l’horizon. Les nerfs sont à vif. Sans amour, les heures tombent à côté de la cible, toujours. On arrache les flèches enfoncées dans le cœur, les balles sous la chair, les lames de couteau déchirant l’omoplate.

        

L’enfance de l’homme fait ses dents sur tout ce qui existe. Le passage d’un insecte peut transformer les mots. Un coccinelle traverse entre les lignes, s’attarde sur la page avant de s’envoler. Je suis déjà ailleurs, quelque part dans l’âme, un point sur l’horizon. Un arbre grimpe vers la lumière. Il faudrait apprendre son langage de sève, lui faire des oiseaux, dessiner le feuillage avec la chlorophylle des mots. La vie nous appartient si peu. La mort ne nous acquitte jamais. Rien n’est jamais acquis. Les mots s’écrivent à mon insu comme la peau qui vieillit. La santé du malheur ne guérit pas du temps. La vie s’entête dans un frôlement de feuille, un battement d’aile, un rictus, un sourire, la chaleur du sang faisant battre l’aorte, un souffle dans la voix. On ne cesse de courir vers ce qui n’a pas eu lieu ou qui ne sera pas. Un fleuve tout entier s’empare d’une goutte. On cherche une bouée, une main, une étreinte.     

        

J’avance, un sac sur l’épaule et du vent dans les mains. Je ne sais où je vais. Quand j’interroge les étoiles, je n’attends pas de réponse. Je rends grâce à la vie. Chaque image contient d’autres images invisibles. Elles nous permettent de voir. Je ne veux pas d’un chemin. Je m’égare pour ne pas me perdre. Je questionne la mort pour demeurer vivant. Je m’éclaire la nuit au petit bois des mots. Chaque phrase est comme un feu soudain. L’éternité nous frôle. J’en cherche la présence dans le moindre détail, un brin d’herbe, une soupe, une aile de mésange. Des frères aux mains vides nous apportent le pain. L’enfance confère à l’homme le devoir d’aimer. Une ortie sur la page illumine les mots. L’âme glisse au fond du corps pour redresser l’échine. Elle se tient debout au milieu de la chair.

        

Tournant les pages dans la maison d’un livre, je passe d’une pièce à l’autre. J’ouvre des portes. Je mets la table pour le cœur, refait les draps pour le rêve. Je monte l’escalier qui ne finit jamais. Trop de départs différés définissent la route. Tout est possible en imagination. Une image mentale fait d’un simple poireau une aquarelle anglaise ou une gouache de Klee. Je vais avec l’abeille dîner dans les jardins, visiter la mer au bras du fleuve, tracer avec l’oiseau des lignes dans le ciel, souffler avec le vent sur les nuages et leurs paquets de linge humide qu’on s’apprête à rentrer. Je refais la route entre le sang des crucifères et la détresse des abeilles. Chaque jour, des espèces disparaissent. Je ne me résigne pas à la mort des elfes, pas plus qu’à celle des baleines. J’écris au ras du sol comme un rhizome étirant ses doigts dans la terre des mots. J’écris à fleur de peau comme le verbe du vent conjuguant les corolles. Je m’éveille avec l’aube lorsque la vie retient son souffle et s’apprête à rugir.

Publié dans Prose

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R
<br />  <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> Que faire des idées qui encombrent  ?<br /> <br /> <br /> Et venir en tableau blanc...<br /> <br /> <br /> Où tout est à inventer. A construire  le réel au<br /> souffle  de la couleur, Ce qui n'est pas  tout à fait la réalité, Puisque je l'ai inventée...<br /> <br /> <br /> L'innomable a suivi  : On peut saisir et toucher<br /> de la main<br /> <br /> <br /> Ce qui n'existait pas , un instant avant<br /> <br /> <br /> Des calligraphies jetées sur le papier<br /> <br /> <br /> A la douceur des peaux de marbre,<br /> <br /> <br /> Creusées dans le bloc brut de carrière<br /> <br /> <br /> Que faire des images qui encombrent ?<br /> <br /> <br /> Avec le tableau vierge ? C'est ré-inventer le langage<br />  d'origine Et le chercher là où personne ne l'a entendu<br /> <br /> <br /> La réalité inventée<br /> <br /> <br /> Celle des tableaux  de Klee<br /> <br /> <br /> Celle d'un intérieur enfoui quelque part<br /> <br /> <br /> Et soudain se donne à voir<br /> <br /> <br /> ----------- sans jouer au miroir... Tout est fiction<br /> peut-être Et, qui ouvre la fenêtre Met au jour l'esprit de l'enfance, S'aventure sans méfiance ... Si c'est musique ,      - des accords inouïs... Pour les artistes , aucun mot ne<br /> traduit L'invisible devenu visible,  et si oui, Résumer que le peintre  a jouï, Rejetant dans les  étoiles Et la culture et les idées bancales.<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> C'est une  fiction, peut-être, En nous portant,<br /> pourtant, elle nous fait renaître..<br /> <br /> <br /> Et s'il est question d'écrire, Je laisse les mots<br /> advenir<br /> <br /> <br /> Avancer, reculer,  avancer,<br /> <br /> <br /> -----  et enfin nous bousculer..<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> -<br /> <br /> <br /> RC  -   St Louis  -     25<br /> février  2013 -<br /> <br /> <br />  <br /> <br /> <br /> <br />