Les sources cachées

Publié le par la freniere

Qu’est-il donc arrivé ? L’homme grandit sans respecter la terre. Sa lumière s’étiole mais son ombre est immense. Il ne donne plus rien à la graine affamée qu’une nourriture amère. Il ne donne à la soif qu’une eau mauvaise à boire. Il n’a rien retenu de la leçon des choses, du bois, du fleuve, de la mort. Il a tout pris sans partager. La tendresse est sans poings devant la cruauté, l’amour sans voix sous les bombardements. Comment rendre à la terre ce qu’on lui a volé ? Comment relever l’homme sans rabaisser le ciel ? Reste-t-il assez de temps pour être bon ? Reste-t-il assez d’hommes qui savent partager autre chose que les armes ? J’attends toujours qu’on me réponde. Dans n’importe quelle guerre, il n’y a que des vaincus. Les vêtements du jour ne cachent rien des hommes. Ils en gardent l’odeur, la sueur, le sang. Les arbres aux feuilles grises ont soif de couleurs. J’en remplis mes cahiers entre l’ombre du doute et le poids de la dette. On n’apprend pas à vivre au milieu du poison. Je cherche l’antidote, le chemin qui trouve sa maison, la fleur son odeur, la femme son bonheur. Je cherche un seul adulte qui n’oublie pas l’enfance, un ouvrier qui ne soit pas à vendre, un banquier qui partage, une chair sans hypothèque, un être nu oubliant ses vêtements, des pieds de voyageurs qui ne s’entravent pas, un simple brin de paille défendant l’absolu.

        

Je n’ai pas oublié le sang des Noirs sur le coton des Blancs, les enfants qu’on séquestre au milieu des écrans. Le blé ne donne pas son grain pour qu’il soit mis en vente. Il n’y a pas d’impôt chez les oiseaux. La terre fait crédit sans réclamer sans dû. C’est l’homme qui marchande la sueur et le sang. Le sac de vivre devient lourd, trop de pierres à soulever, trop de morts à porter. Combien d’hommes sèment un pain qu’ils ne mangeront pas ? Combien d’hommes dressent les murs de leur propre prison ? Quand on aurait pu vivre debout, nous sommes restés là, assis sur les talons, sans dire oui sans dire non, comme des chiens qui astiquent leur laisse. Nous sommes restés rien car être, c’est être tout entier, c’est être vu et voir avec ses propres yeux. L’entêtement commercial nous écrase la tête. Il n’y a pas de printemps dans un tunnel, pas de soleil dans une mine, pas de lumière dans un puits. La neige n’efface pas les blessures de la terre. Si la soif et le faim sont les armes des pauvres, il faut refaire le monde, tout reconstruire à l’aide de quelques mots, des mots touchant la plaie ouverte, le vent, la pluie, les épines, les ongles, les fils de chaque geste, les bribes de chanson, les fibres de l’érable et la première amibe. Les sources cachées laissent présager le fleuve. Les petits mots deviennent plus grands que la phrase qu’ils forment. On a beau prendre sur la mort, il nous reste à vivre.

 

Tous les mots nous ressemblent. Ils n’ont pas le téléphone et communiquent par le cœur, à la bonne franquette, à coups de coude, à coups de gueule. Quand le papier s’en mêle, c’est une étrange hémorragie qui se mélange à l’encre. La vie se promène constamment du trop au pas assez. Il ne sert à rien de cogner aux portes jusqu’à saigner des poings. Il y a encore des lieux sans murs. Le paysage n’est qu’une immense fenêtre par où s’échappent les oiseaux. Il n’est pas toujours drôle d’être un homme, surtout quand on veut lui imposer un mode d’emploi. On élève les enfants comme des meubles en kit. Heureusement qu’il manque toujours une pièce ou deux. J’habite les mots, comme une herbe folle dans un pré mal rasé, un flocon dans la neige, une vague parmi les autres vagues. Je monte ou je descends. J’avance ou je recule. Le temps humain ne s’écrit pas en chiffres. Il y a dans un pas tous les pas du passé, ceux des cueilleurs, ceux des chasseurs, ceux des semeurs, les pas des pèlerins, des spadassins, des amateurs de plantes. Dieu est une chose trop grande pour moi. Je me méfie des statues. La prière d’un grillon suffit à mes croyances, la rondeur d’un o, l’appétit d’un verger, le miracle d’un feu.

        

Les pontifiants paradent pour cacher leurs blessures. Les gens les plus secrets sont ceux qui n’ont rien à cacher. Ma tête est un confessionnal. Ceux qui sont morts me parlent. J’entends rire ma mère. C’est la même douceur qui me faisait dormir. J’écoute chanter ma blonde. C’est la même chanson qui me faisait pleurer. Ce poids sur mes épaules, je ne sais d’où il vient. Il me faudrait des mots plus grands, des images vivantes, des métaphores tout en muscles. Je me perds dans le réel familier. Je me retrouve dans le rêve où les mots se bousculent. Je traverse l’espace avec des yeux d’enfant. Quand le vivant s’absente, c’est l’ombre qui remue. Il faut tout le corps pour écrire. Je cherche un point où prendre appui, un mot pour commencer. Le noyau du monde se perd dans le temps. L’air s’adapte à chaque forme plus précisément que l’eau. La route ne finit pas où elle s’arrête. Elle traverse l’invisible. La vie ne s’arrête pas demain matin. Elle transcende les secondes. Les battements du cœur ne sont pas synchrones avec le temps. Le pouls change trop vite ou trop lentement. Le sang a des ratés sur le chemin du cœur. Il n’y a pas que le corps qui fait souffrance. J’entends parfois des arbres qui gémissent, des cailloux qui sanglotent, des fleurs qui s’énervent, des mots qui toussent sous leur chandail d’encre.

        

Les mots ne donnent pas sur l’homme, c’est l’homme qui donne sur les mots. Le point de vue se déplace d’une phrase à l’autre. Ma pensée course dans le vide. Elle s’accroche à la chute. Je la rattrape avec des mots sans savoir qu’en faire. Il y a des jours où il vaut mieux se taire. Le silence parle pour nous. Est-il besoin de mots pour sentir le mouvement, pour ressentir la vie ? Il nous suffit d’un tic, d’un faux pas, d’une épine qui pique dans le gras de l’index. Chez les fleurs, c’est le parfum qui parle. C’est la soif qui réclame de l’eau. Les taiseux ne manquent pas de mots. Ils les gardent pour eux, soit par timidité, soit par humilité. Ce que l’on dit existe. Ce que l’on tait aussi. Lorsque les mots nous restent dans la gorge, on finit par tousser. C’est par les nerfs que le cerveau s’agite au bout des doigts. Il regarde par les muscles de l’œil. C’est par nos lèvres que l’ange bat des ailes. C’est par les mots que le monde s’inverse. C’est par le corps que les âmes transmigrent. C’est au matin que les hommes de l’ombre redeviennent lumière. Les choses prises dans le filet de l’invisible, on finit par les voir avec la peau des dents. Entre le jour et la nuit, il y a sûrement le début d’un sentier. On y accède par le rêve, le désir, la voix.

        

Le monde hostile autour d’eux rapproche les ermites, les révoltés, les poètes, les fous. Ils font la courte échelle pour que tout le monde s’évade. Sur la même route, avec les mêmes pas, on ne marche pas tous vers le même horizon. Le soleil ne brille pas pour tous de la même façon. Chaque regard personnifie le paysage. Même si les mots nous agrandissent, qu’en est-il de l’amour ? La vie ne dépasse pas la main tendue. C’est la mort qui poursuivra le geste. On ne peut être entier sans croiser l’autre qui nous aime. Je ne vends pas mon âme aux marchands de raison. Je la donne aux quêteux. Je donne ma langue au chat, ma parole aux cailloux, mon amour à la vie.

Publié dans Prose

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