Les uns contre les autres

Publié le par la freniere

Nous vivons dans une époque étrange. Le passé et le futur ne coïncident plus. Malgré la vitesse de l’évolution technologique, le présent piétine. Les papes papotent. Les ayatollahs fouettent. Les banquiers veulent notre bien. Les travailleurs s’enchaînent aux lignes de montage. Les enfants font la guerre. Les ados se suicident. On a dressé les hommes les uns contre les autres. L’argent est devenu une religion. In God we trust ! Everybody else pay cash ! Tout se découd. Tout se démaille. On rapièce à la pièce le tissu de la vie. Des clignotants remplacent les étoiles. Rien n’est vrai. Tout est faux. On a mis l’arc-en-ciel dans l’écrin des écrans. Des larmes de pétrole viennent souiller la plage. On vend l’air. On vend l’eau. La plus petite brise sera cotée en Bourse. On n’étreint plus la terre, on l’éventre d’une main mécanique. De gros doigts de métal arrachent les racines. Il y a de moins en moins de plumes dans les nids, de plus en plus de poules dans les cages. Les images virtuelles ont remplacé la vue. Le cœur en portefeuille a fait taire l'amour. L’homme ne peut plus dormir sans portable à la main. Il ne peut plus sourire sans une carte de crédit. Où d’autres cherchent à s’occuper, j’aime le désœuvrement, les promenades vespérales, la féerie du paysage, traverser l’océan sur un tapis volant. Le voyage commence en ouvrant les volets.

 

Dans le capitalisme confortable, il n’y a que quelques fauteuils pour des milliards de chaises vides. Sur les écrans géants, les ptérodactyles ont rejoint les canons atomiques. Des zombies en péplum envahissent les villes. À quoi sert ce qu’on apprend s’il faut en faire du fric ? L’argent ne se mange pas. Il tue pire que la mort. À quoi sert ce qu’on gagne s’il faut perdre son âme ? Il faudrait qu’il y ait plus d’amour dans un mot que de mort dans une bombe. Entre le cul et la métaphysique, la pensée n’invente plus qu’un décor. Écartelé entre Bergson et Brautigan, j’ai préféré la pêche au sourire de Dieu, la course du lièvre à la philosophie, un éclair blanc de chair au smoking des idées. Peu importe le voyage, aucun départ ne dément l’arrivée. Ce sont les pas qui font la route. On sait ce que l’on quitte sans savoir ce qu’on cherche. Il y a des textes à lire les yeux fermés, des textes à dire avec les mains, des textes à voir avec les oreilles, des textes à faire avec rien. Il y a tant d’images, tant de mots, des milliards d’étoiles partout, des planètes en gésine, le réel et l’imaginaire tentant de se rejoindre, l’infime et l’infini. La lune attend monsieur Godot avec ses yeux en forme d’étoile. Où allons-nous ? Le monde coince entre l’artiste et le marchand. J’ai l’impression de flotter dans l’espace oublié. Même dépourvu de tout, j’en arrive encore à perdre quelque chose. Je baisse le ton quand j’entre dans mon corps. Tout homme porte en lui l’humanité entière.

 

Dans les échanges humains, les statuts ont pris la place du sentiment. Les masques se rengorgent sans même avoir de gorge. L’empathie s’étiole dans les paperasses comptables. Il se fait tard et le monde va mal. Les feuilles tombent comme des oiseaux morts. Il n’y a plus d’êtres humains. Il n’y a plus que des images, des avatars, des zombies. Le couteau sur l’aorte, la faim au ventre, la rage aux dents, la peur aux trousses, le cœur entre deux ailes, je revendique la vie. J’écris pour les vivants, ceux qui restent debout parmi les girouettes et tournent quand ils veulent.

Publié dans Prose

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