Les verbes désaccordés

Publié le par la freniere

Le lac est rendu sourd par les gros yachts débiles. Il ne cesse de geindre sous l’huile usée de l’homme. Ça pétarade ferme dans les rues du village. Les vieux qui se promènent en grosses marchettes à gaz se prennent pour des motards. Ils ont commencé à pédaler à l’aide de petites roues et finissent par des grosses, en même temps qu’ils en reviennent aux couches, pas plus brillants qu’avant. Tant de temps perdu à ne pas apprendre à vivre. La voisine d’à côté a fermé sa télé. Sous tant de bruits, tant de gestes, tant de choses, il n’y a souvent personne. Je touche tout à coup le silence du doigt. Je le lape comme un bol d’air frais. Sur les rives des jours, la mémoire en effluve laisse des sédiments, des scories, des épaves. Les galets restent au fond. Ce sont les mots délavés par la langue. L’écriture blanche a fait son temps. Le réel est en guerre et l’encre salit tout. Les mots exigent de la vie un peu plus que la mort. Les fautes de frappe, les conjugaisons ratées, les pléonasmes, les verbes désaccordés, je les flaire à l’instinct. J’écris dans les odeurs. À force d’épier les fleurs, j’écris en bourdonnant. J’ai des images qui essaiment d’une page à l’autre. À force de parler aux arbres, j’ai des mots qui bourgeonnent, la pomme d’Adam qui se transforme en fruit, des oiseaux dans la voix, les doigts comme des échardes. Le temps est élastique. Nous vivons à la fois dans l’aval et l’amont, au centre et en périphérie. L’espace adhère au vide comme au tout. Entre la bouche aphone et l’oreille bouchée, il y a tout un langage de gestes, l’alphabet du toucher, des traces d’écriture maquillant le silence, des cicatrices de feutre maculant le papier.

        

J’aime ces nuits (toutes mes nuits, en fait), où je jette mon sort au papier. On ne voit pas l’oiseau en marche sur le ciel. Il s’énerve dans les branches en mouvements sonores. Avant d’écrire le soleil, de donner corps aux ombres, avant d’ouvrir les persiennes de l’âme, avant de faire la lumière, le graphite fait la mine grise dans le bois d’un crayon. Dans la maison des mots, on ne va pas tout de suite au bout de la phrase. On visite les chambres. On bute sur les meubles. On s’attarde au salon, au divan tapissé d’alphabet, au jeu des métaphores. On entend rire ou pleurer derrière les murs. L’oreille est un gros nerf à vif. On hésite devant les marches, ces lignes d’horizon avec des angles droits. Il y a des pièces où l’on n’entre jamais. Elles ne s’ouvrent que la nuit. Un chant ronronne comme un chat, laissant traîner partout des poils de musique. Écrire ici est comme l’eau sur la terre, la chair dans le fruit, la langue dans la bouche. La moindre lueur, le moindre éclair, la moindre miette de lumière nourrit les ombres. On passe d’un seul mot du brin d’herbe à l’étoile. La vie est à la fois excessive et avare. Dans le silence qui bat, les mots pulsent le temps.

Publié dans Prose

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