Les vivants et les morts

Publié le par la freniere

Pour qu’on fasse un seul pas, toute la terre est nécessaire, tout l’espace pour un geste. Un seul homme se compose de milliards d’humains, les vivants et les morts. Tous les mots qu’on entasse finissent par peser lourds, toutes ces phrases qui ne finissent pas, ces images à venir, ces métaphores pleines de sang. La langue, certains jours, est comme un vieux canif qui ne veut plus s’ouvrir. On épèle comme on pèle avec les doigts pleins d’encre. La neige fond. D’énormes pierres poussent au beau milieu du champ. Les herbes se hérissent sur le dos des collines. Les poches des bourgeons se remplissent de sève. La terre se déshabille un peu plus chaque jour. Les cailloux sur la route n’arrêtent pas le vent ni les portes qui claquent. Les fossés dégorgent de vieux sacs en plastiques et des bouteilles vides. Quand on a trop de choses, on ne sait plus ce qui nous manque. On trie, on remplit des cartons en oubliant d’aimer. Je suis là sur un banc bougeant le monde sur du papier. J’écris je ne sais quoi au juste, deux ou trois mots pour rien, une phrase pour tout. Je dessine un ruisseau pour la soif, des ailes pour le vide, des mains pour les caresses, des yeux pour les ouvrir.

 

Je construis ma demeure avec ce qui manque, les blancs entre les lignes, le vide entre les choses, mille détails oubliés, des pierres de papier, des cailloux d’encre, des pages ouvertes aux mots. Je fais mon nid dans la présence de la vie. Avec le temps, les mêmes phrases changent de sens, les mots sautent un peu plus, les mêmes routes conduisent ailleurs. Je tiens ma plume comme une main courante. J’écris en tout petits morceaux, avec des herbes basses et des chênes plus hauts, l’air qui flotte, l’harmonica qui parle, l’ocarina qui chante, la terre qui colle aux bottes, des phrases qui surnagent sur un seaman’s handbook. J’accroche mon oreille aux bruits de l’horizon, au murmure du ciel. Que faudrait-il savoir pour désarmer les hommes et enrayer la haine ? On trouve le chemin vers une porte fermée. Je préfère me perdre vers une porte ouverte. La chienne de vie sort de sa niche et se laisse approcher. Rien à redire des oiseaux, même les coqs de clocher sérénadent le vent. La grosse pierre du jardin, j’ai parfois l’impression qu’elle avance, mais c’est le temps qui bouge. On peut rester sur place et voyager très loin.

 

Avant de m’en servir, j’écoute les confidences du crayon, du pinceau, de la flûte. La vie est comme un livre qui se présente blanc mais se tache très vite. Il pleut. Le ciel frissonne derrière la transparence des rideaux. Il tombe en gouttes sur le toit, enterrant de sa voix le crincrin des cigales. Les arbres fument sous l’orage, les flaques d’eau, les plaquebières. Chaque goutte se creuse un trou dans le sol. Les vers sortent de terre aveuglés par la vie. Dix secondes de soleil change le paysage. Un oiseau s’en échappe. Un vent d’encre caresse l’oreille d’une phrase. Les nuages ont fait place au brouillard. La neige fond sur l’eau du lac. L’odeur de la terre ouvre plus que le nez. L’ombre du jour s’appuie sur l’épaule des hommes. L’abeille trempe son dard dans le sucré de la vie. Il me faudrait ici le piano de Sosa accompagnant des voix de femmes noires, des mots qui flottent sur un clavier, des pas de danse entre deux notes. Heureusement que l’homme chante encore. Si l’écriture ne ment pas, il arrive qu’elle habille le vrai d’une tout autre couleur. Il me faudrait des mains jusqu’au bout de l’espoir, des bras de fleuve, du foin d’odeur, des ailes d’ange. Il me faudrait des yeux couvés par la colombe, des poèmes enfantins au bout des pattes de mouche, un fil d’équilibriste au-dessus du néant. Je trace dans l’imaginaire l’espace biographique de mes pas, mes errances mentales, mes joies, mes colères, mes émois. D’autres que moi l’ont fait. La vie génère l’écriture où l’on apprend à vivre.

 

La notion de propriété se fonde sur la dépossession de la terre et des autres. Le capital invente la mauvaise solitude, celle des égoïstes. Rien ne demeure des choses que l’on croit éternelles. Les petits riens subsistent, la poussière, les miettes, le charbon de la neige, deux ou trois grains de beauté, des ratures infimes. On n’en finit jamais avec les mots. Du haut des étagères, les livres derrière moi me font cette ombre sur la page où je puise la lumière. J’écris des phrases qui échappent à la téléphonie mobile, des lettres de papier, autant dire des vestiges. Je me promène au gré des mots. Je leur tiens tête autant qu’ils se défilent. À quoi bon répéter ce que tout le monde entend, la bave des écrans, la vomissure des nouvelles, les litanies publicitaires. Le ciel agite encore sa serpillière humide. Ses doigts le long du cou dessinent des rigoles. Mon chapeau de paille se transforme en canot, en cervelle qu’on écope. La peau de l’air sent le ciel, la terre, les semences. Les plus hautes fougères s’avachissent au vent. La vie mélange la chair avec le temps, le sang, l’encre, la voix, la caresse, la gifle, la rouille, l’arc-en-ciel. Si j’ai séché mes cours à l’école des hommes, j’ai pris le cours des ruisseaux à l’école buissonnière. L’enfance n’est pas une maladie mais on n’en guérit pas. Je suis toujours ce gosse aux regards de pommier, aux gestes d’écureuil, aux mots tachés de mûres. Les pierres poussent comme des plantes dans un jardin de poupées. Les cailloux font la sieste dans le creux des calvettes.

 

Trop longtemps fidèle aux rendez-vous manqués, je ne veux plus vendre mon temps, monnayer l’espérance pour un bout de papier, une carte en plastique, une place au parking. J’ai beaucoup marché depuis, roulant ma modeste boule de neige jusqu’au bonhomme que je suis. J’ai pris corps dans mes mots. Je marche quand j’écris. J’écris langue pendante sans reprendre mon souffle. Le hurlement d’un loup me vrille les neurones. Il n’est jamais trop tard pour apprendre à dire je t’aime. Il pleut toujours, la même pluie maussade, la même purée de pois, la même soupe à la grimace. J’aperçois à peine les montagnes, la lippe boudeuse des collines, les épinettes gantées de bleu. Le ciel se pose sur les fleurs sans même les écraser. Un poème grince un peu dans ma cage thoracique. Ses vers comme des doigts crochètent la mémoire. J’ai laissé mon carnet sur la table, pour qu’il soigne les courbatures du langage. Il y a une chair dans les mots, du sang, de la sève, du temps, des bibelots sans valeur, des assiettes cassées, un équipage de pirates à l’abordage du rêve. La pluie s’apaise peu à peu. Le ciel se calme. Il fait beau tout soudain. Il fait soleil tout à coup. Les lèvres du sentier ont un goût de framboise et de pomme, une salive d’eau d’érable. Le dos de la montagne se précise, tout marbré d’ecchymoses. Ces traces, sans en connaître l’origine, j’en garde les empreintes dans la mémoire des yeux. Retrouvant les saveurs, les odeurs, le goût, j’épluche l’air comme un fruit. Tout ce que je vois me déborde. Tout m’entraîne et m’accueille, la terre et sa parturition, les sautes d’humeur du vent, l’envol des oiseaux. Lorsque de hautes coulées d’azur dévalent devant moi, une dévotion sans Dieu me fait prier debout. Je ne perds pas l’espoir. Je l’égare quelque fois sur un coin de table ou un banc de parc. Un autre s’en empare pour en faire son pain.

Publié dans Prose

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