Les voix de Vincent

Publié le par la freniere

 

Qu’entendait-elle cette oreille
Que Vincent ne voulait pas entendre
Ce pauvre lobe sanglant qu’il offre emmailloté
A la fille du bordel en Arles
La veille de la Nativité
Comme un fœtus mort-né de son frère
Déposant dans le ventre de la crèche
Cet aîné d ’un an dont il reprend le prénom
Qu’il porte comme celui-là sous terre porte la croix
Car Vincent Van Gogh est d ’abord ce nom d ’emprunt
Gravé sur une dalle mortuaire où l’on dépose des fleurs
Vincent Van Gogh est d’abord à la lettre une nature morte
Ainsi Vincent n’est pas celui qu’on croit
Il ne s’est pas reconnu peintre comme Rimbaud poète
Il est ce Je qui est un autre et qui le mène où il ne saurait aller
Qui le mène dans le Borinage où suivant la voix du père
Le voilà pasteur parmi ses frères dépossédés
parmi ses frères sans nom
Prêchant sa bonne parole de mauvais élève
Tiré hors du banc par le bout de l’oreille
Car Vincent n’est pas non plus celui qui croit
Ou parfois, en lui, mais rarement
Et pas au point de signer ses œuvres
Ou juste de son prénom pour ne pas qu’on le confonde
Avec son jumeau de tombe
Car il a maintenant choisi d’entrer en peinture
Avec une fureur sourde de travail
Il s’y voit
Plus de trente fois son visage comme dans un miroir,
Son visage pris dans la toile comme une sainte face souffrante
Et pour cela qui le reconnaît
Il renonce au bonheur et à la vraie vie
La vraie vie est ailleurs souffle Rimbaud
Mais Vincent fait la sourde oreille
Il rend à la femme universelle la voix pavillonnaire du frère
Et délivré du nom entame
Une partie de silence avec la lumière
Arles, Saint-Rémy, les crises se suivent :
Nous approchons bientôt d Auvers
Et chaque toile repousse l’échéance où sa vie pâle
Lentement se dilue dans le tintamarre des couleurs
Sur les dernières plus une figure humaine
Comme si la toile ne réfléchissait plus
ou une image brouillée, diffractée, décomposée
en une myriade de touches,
Comme si Vincent était rentré dans sa peinture
Plus une âme qui vive
Que cette âme inquiète tournant sur sa tige
En quête de lumière
Quelle détonation à percer le tympan le tire soudain
De son royaume des limbes
Vincent se réveille parmi les blés avec l’envie de se faire un nom
Vincent la poitrine trouée comme un Christ
Se traîne jusqu’à sa chambre enfumée
Sa nouvelle vie sera plus souffrante encore que la première
Et si courte : à trente-sept ans il reste à Vincent Van Gogh
Moins de deux jours pour apprendre à vivre.

 

Jean Rouaud


Publié dans Poésie du monde

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C
<br /> <br /> Texte très intéressant. A ce propos, je vous recommande, également et si vous ne l'avez déjà fait, de lire Viviane Forrester qui a écrit: "Vincent Van Gogh ou l'enterrement dans les blés".<br /> <br /> <br /> <br />