Les yeux dans les trous

Publié le par la freniere

Les profits démesurés soulignent l’ampleur de notre démission. On ne court plus avec le vent, on court après les heures. La planète se réchauffe. La terre agite ses volcans. À la moindre panne électrique, tous les chiffres s’affolent. Abrié d’asphalte, le sol se dérobe. L’été des Indiens perd ses plumes, les églises leur flèche. Le matin se lève mal éveillé, avec les yeux exorbités, les heures mal embouchées, les veines embouteillées sur des jambes de coton. Tout est jetable, les mots, les hommes, les visages et la forme du nez. Les marchands mangent du poisson pour vendre les arêtes. Les oiseaux sortent de leurs plumes, les enfants d’une éprouvette et l’aube d’un incubateur. Les vrais hommes ont besoin qu’on les prenne dans nos bras. Les autres réclament un salaire en guise de médicament, leur esclavage un bleu de travail, un soulier à la place du pied. Il n’y aura bientôt plus de cabines téléphoniques, de pigeons voyageurs, de boîtes à malle ni d’alphabet du cœur. Seuls les chiffres transporteront les mots. À la croisée des langues où naissait le baiser, l’injure fait son nid. Le PNB fait le reste. Chacun pour soi et tout pour quelques-uns.

        

Le temps frédit tout à coup. L’os d’un mot cherche la chair des lèvres. Le bouleau devant ma porte a le nom d’une fille. C’est écrit sur l’écorce. La boîte vocale des oiseaux y recueille mon chant. La pluie jette ses piécettes dans l’écuelle du lac, goutte à goutte, sou par sou. Les vagues rapportent la monnaie sur le bord du rivage. L’âme des morts perce le ventre du silence. Je saigne par le trou des lèvres. Les épaules sans ailes ont peur des précipices. Pour ne pas mourir de froid, j’entretiens le feu dans mes poches calcinées. Je vis au plus près des mots. Je cherche le perdu dans ce qui reste à vivre, l’éclairage dans l’ombre, l’équilibre du verbe, le verbe sans commencement ni fin. Je fais modestement la quête dans la pensée des pierres, des étoiles, des fleurs. L’âge des yeux se perd au fond du paysage. Je rallume sans cesse la bougie lorsque le vent l’éteint. L’obscur métier de vivre a besoin de lumière.

        

Routard d’infini, je tends le pouce au passage des saisons, au vol des bernaches, au départ des oies blanches. Bouger, marcher, battre des mains, lever les pieds vers les marches inconnues. Même figé de froid, il faut renouer avec le feu. J’écoute au fond de l’air les questions du silence, ce grand fleuve sonore qui ignore ses rives. J’ai passé toute une nuit sur une page, dans les eaux de la foetalité, les encres mémorielles, les voix de l’herbe et de la brume. Séchant ses larmes de rosée, la fleur s’ouvre au matin dans la clarté de l’air. Le fleuve s’agrandit dans les bras de la mer. J’ai vu l’immensité s’appuyer sur un arbre, une pierre, une épaule. J’ai vu la nuit battre des ailes dans le feu des lucioles. Que reste-t-il de l’homme dans le murmure des choses ? Que reste-t-il de l’âme quand l’enfant devient homme ? On repeint les maisons sans réparer le toit. On ravale les façades sans allumer de feu. On refait les visages en oubliant le cœur. Je ne sais rien des sources. Je ne sais rien des buts. Je ne sais rien des hommes qui dirigent et malmènent le monde. Je sais la terre glaise et l’odeur de l’humus, la sève sous l’écorce et la lumière de l’eau. Je ne sais que l’amour et son éblouissement, le soleil prenant vie sur les rhododendrons, la beauté tenace des épervières en feu, le sourire des lacs sous une pluie d’été, la tendresse des louves rameutant leurs petits, le chant fragile des cigales, les éclats du rêve dans les regards du réel.

        

J’ai beau haussé le ton, il y a toujours devant moi un mur de silence. Au contraire, quand les klaxons et les hommes se partagent les ondes, il y a toujours en nous un silence intérieur. Les gestes inachevés laissent des blessures à l’âme. Même sans bateau sans mer sans voyage, il y en a trop restés sur la passerelle ou abandonnés sur le quai. Où l’eau passe trop vite, les pierres peu à peu deviennent la mémoire. Il y a toujours des images latentes derrière l’anonymat, d’autres chemins au bout des pas, de la suite dans les idées, des entorses à la réalité, des histoires d’amour malgré la guerre, des fleurs sur les tombes, la chair des vocables sur l’ossature du texte, une fillette en tresses dans le chignon de mémé, une fenêtre ouverte derrière les portes closes, une caresse dans le poing qui s’apprête à éclore, une lumière dans la nuit. L’amour ne se laisse pas soumettre. Je reprends le fil des lettres inachevées. Je me remplis la bouche avec des mots ronds, des mûres, des voyelles, des gadelles. Le jus des fruits éclabousse les pages.

        

Depuis que l’homme a brisé le temps, la peur est nucléaire. Après avoir porté des fruits, les arbres portent des meubles, des maisons, des cercueils. Après avoir porté nos pas, la pierre porte des prisons. S’il était donné à l’homme d’arrêter la pluie, il serait fait de mer non de chair. Des bosquets fleurant la vase aux sent-bons chimiques, des pots pourris d’épices aux désodorisants, l’odorat s’appauvrit. Même les bêtes perdent leur flair. Elles ne sentent plus monter les eaux intérieures de la terre. J’ai appris lentement à ouvrir la bouche, à parler aux oiseaux, à écoper la rosée, à traverser les étangs, à respirer la vie par les poumons du cœur, à baigner l’eau à même son essence. Sous les arbres du parc, la balançoire passe de l’ombre à la lumière. L’enfant qui lance des cailloux invente l’écriture. La mer enfermée dans un livre fait déborder les mots. Les phrases flottent à la dérive jusqu’à former du sens. De ci de là, je jette l’encre d’un crayon sur la blancheur des pages. Les entrailles retournées, je me dépouille du malheur. J’écris de la main gauche, celle qui s’inquiète et s’approche du cœur. Mes mots ont de la terre collée au bout, des taches de résine, des vieux poils de bête.

 

Les traces laissées par l’homme sont trop souvent des masques. Il faut creuser derrière l’écriture. J’avance sans arriver comme la mer pousse ses vagues, le ciel ses nuages, comme l’érable tend ses bras, comme la nuit déchire la chemise du jour. Je me dilate en paragraphes, en significations, en images. J’ouvre mon corps aux éléments, de la poussière à la rosée, de la chaise vide aux invités, de la matière à la parole. Les choses sans leur nom ne seraient que matière et l’homme sans le verbe, le sang de l’écriture, le corps de l’alphabet, une glaise muette. L’échine ne serait qu’une tour de vertèbres sans la moelle épinière. Un tableau ne serait qu’apparence sans l’esprit du peintre. Sans le feu de l’amour, le désir ne serait que fumée. Chaque pas inaugure un chemin.

Publié dans Prose

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C
<br /> J’avance sans arriver<br /> <br /> <br /> comme la mer pousse ses vagues<br /> <br /> <br /> Merci pour cela,<br /> <br /> <br /> Christiane<br />