Les yeux entre parenthèses

Publié le par la freniere

Pourquoi tant de bouteilles pour un seul litre de vie ? Nous n’en finissons de marcher sur des tessons de verre. L’argent se fait les dents sur n’importe quel os. Entre les dividendes et les taux d’intérêt restera-t-il assez de cœur pour aimer ? Restera-t-il assez de peau pour embrasser la vie. Il n’y aura jamais assez de portes ouvertes ni de vols d’outardes. Sans les bêtes, les fleurs, les rochers, les vents, les vagues et la mer, l’homme manquerait de tout pour se sentir entier. J’aime les jardins mal rasés, les arbres dépeignés, les orties, les épines, les mains courtes, les pieds plats, les poils dans la main, les oreilles en chou-fleur, les trous qu’on ajoute aux ceintures, les déserts qui prennent l’eau, les réponses à côté de la question, les trous de bas, les trous noirs, les pages pleines de nœuds, les sparages du vent qui font signe aux étoiles, l’automne qui fait saigner les arbres, les faux pas, les faux durs, la ruse des nabots au milieu des géants, les touffes de bonheur parmi les idées noires.

 

Mon cahier n’est rien d’autre qu’un lieu, un chemin, un sentier. Chaque mot est un pas. Je ne crois pas en Dieu mais je fais à chacun une profession de voix. Les barres sur les t, j’en fais de longs cheveux sur la tête des phrases. J’en fais des muscles pour le dos des consonnes, des tounes sur le do, des appuis-bras, des prothèses, un toit pour les paroles plus voyous que voyelles. Je fais des mots croisés entre les barbelés, des clefs pour les serrures qu’on impose à la vie. On manque de vis pour les écrous du cœur, de planches vraiment saines pour bâtir un amour. Toutes les heures ont du retard sur le temps à venir. Tous les cœurs ont des rides bien avant les visages. Les mots s’échappent des fuseaux horaires avec les caresses, les baisers, les promesses. On ne franchit les murs qu’en ignorant la loi, l’injustice, la haine. J’aime les chèques en blanc qu’on signe pour la nuit et le travail au noir que l’on fait en plein jour, les idées de fou s’échappant de l’asile, les neurones à vélo qui narguent le trafic, les muscles des voyelles, la bouche des rosiers embrassant les épines, la pomme qui choisit la paume qui la cueille, le rêve qui soutient les deux montants du lit.  

        

La morale du noir est d’être la clarté. L’éthique n’étant plus que la morale du fric, il faut s’en tenir aux tics des enfants. Il faut pécher contre les banques le plus souvent possible, violer la loi, mordre l’orteil des publicitaires, écraser les non-dits pour qu’ils pissent leur jus. Les premiers mots d’amour, je les traîne avec moi jusque dans mon délire. Je les garde à la bouche pour embrasser la vie. Je les prends par la main pour savoir où aller. Le dernier rendez-vous, je le prépare déjà, espérant les caresses qui manquent à chacun, donnant ma langue aux chats, ma parole aux cailloux, ma tendresse à l’orage. Je ne veux pas des choses mais des mains qui les donnent. Pourquoi donc ses chansons sont-elles plus belles que l’homme ? Pourquoi ses mots d’amour n’arrêtent-ils pas la guerre ? Pourquoi tant de caresses finissent-elles dans les chaînes ? Pourquoi la vie, pourquoi la mort, si l’on n’apprend ni de l’un ni de l’autre ? Les mots d’amour sont les pas qui soutiennent le monde.

        

Je suis toujours tenté de mieux fraterniser avec ceux qui portent la soif qu’avec ceux qui portefeuille ou carte de crédit, avec ceux qui bégaient qu’avec ceux qui porte-voix, portent un portable ou un micro. J’avais déjà la tendresse à la main, la couleur dans les yeux, la vie entre les omoplates, les virgules en réserve, les doigts en point final, les poings en forme de mots, les yeux entre parenthèses. J’avais la mort en moi comme un dernier cadeau. J’avais un verre de bière la place d’un sein, un ver de Rimbaud au milieu d’une oreille, un ver dans la pomme ignorant la compote, un vers où, un vers quoi, un cœur abandonné au milieu des cerveaux, un pour qui, un pourquoi, un point d’exclamation au milieu de la figure, un pourpoint d’imprévu, un parpaing de colère au milieu d’un chantier, une auge de maçon, un ange dans le dos, un étrange parler, les deux pieds dans la marge, le reste dans le texte, la tête dans les nuages, la pluie des apparences au milieu du désert, la senteur des chevreuils au milieu de la rue, et celle des nuages au milieu des idées. Je n’avais pas. Je n’avais rien. Je rêvais d’avenir dans les bras du passé. Je n’avais de présence que l’absence de verbe. Je n’avais de remords que l’avenir de l’homme. J’étais si bien amibe, proton ou nénuphar. Je voulais être fleur. Je voulais être nu. Je voulais être l’os dans la chair des mots. Je voulais être l’eau dans les vagues du monde. Je voulais être l’o dans le vocabulaire, le b, le a, le c dans l’alphabet d’aimer. Je voulais être l’homme qui ne fait pas la queue, le paon, le peut-être, le fric.

        

Comment en sommes-nous arrivés à ce que la liberté ne soit plus qu’un concept ? Comment en sommes-nous arrivés à l’argent, au profit, à la guerre. On ne fait plus l’amour, on en fait des chansons. On ne fait plus d’enfants, on en fait des comptables. Les oursons de peluche rendent maintenant des comptes. Ils préparent à l’école, au travail, à l’argent. Ils font des mots d’enfant des slogans de commerce. On est loin des contes de fées. On est loin des racines. On est loin de l’amour, on se perd dans les choses et les idées toutes faites. On est loin de la chair, du bouche à oreille, de la main sur un sein, de la cervelle au cœur. On est loin de la vie. On est loin de la mort. On est loin de l’espoir. On est loin de la faim, de la soif, de la foi dans le discours des dieux. On est loin d’approcher ce qui fait l’absolu. On est loin de ce rien qui fait tout, de cette goutte de pluie, de ce flocon de neige, de ce sang dans les veines, de ces battements de cœur où pulse l’infini. On est loin de l’amour quand on parle d’affaires. On est loin de tout quand on parle de rien. On est si loin de l’homme. On est si loin parfois que les oiseaux se taisent et se mettent à compter. Ils vont de miette en miette au milieu des terrasses comme des gérants de banque. On est loin de la voix quand on attend l’appel qui ne viendra jamais. On est loin du call de l’orignal, du miaulement des chattes, du cri des ouaouarons. On est loin d’être libres entre les sens uniques. On est si près pourtant de ce qu’on pourrait dire, de ce qu’on pourrait faire, de ce qu’on pourrait être.

        

Chaque parole non dite, chaque caresse oubliée rend le monde moins monde, chaque bourgeon moins fruit. Chaque pied, chaque pas, chaque poil au menton, chaque maille au manteau, chaque main, chaque doigt, chaque mot sur la langue, chaque battement de cœur, chaque chacun, chaque chagrin, chaque chat noir au milieu des nuits blanches, chaque pinceau sur la toile, chaque vent dans les voiles, chaque baiser, chaque caresse, chaque brin d’herbe, chaque vague dans l’eau, chaque oreille à l’écoute, chaque épaule à la roue, chaque barreau d’échelle, chaque fesse qui rit, chaque goutte de pluie, chaque volet qui s’ouvre, chaque étoile qui brille, chaque pied dans les plats, chaque cheval au galop, chaque bête à l’aboi, chaque famille à l’abri, chaque habit qu’on enlève, chaque zéro de conduite, chaque pouce qu’on suce, chaque olive mûrie, chaque chaîne qu’on brise nous rendent plus vivants. Chaque enfant nous fait croire à la vie. Chaque billet de banque nous éloigne de vivre. Chaque perle au collier nous éloigne des huîtres. À chacun sa chacune, chaque pommier ses fleurs, chaque enfant son jouet, chaque joue son baiser, chaque village son fou, chaque pronom son verbe, chaque ombre son soleil, chaque muet ses phrases, chaque sentier ses pas, chaque lèvre un baiser, chaque pensée son cœur, chaque frère sa sœur, chaque heure ses minutes qui échappent à l’horloge, chaque poumon son chant, chaque cage thoracique sa propre clef des champs.

        

On laisse traîner un doit, on vous mange la main. Chaque ombre fait de l’ombre. Même le sel a déserté la soupe, les sardines la mer.  Les sentiments se taisent dans un attaché-case. L’argent prend le micro. Le cœur perd son fil entre les barbelés. La monnaie fait de l’ombre à l’imagination. Un soleil hésitant fait boiter les nuages. Sous une pluie sans haine, les fleurs s’abandonnent à la joie d’exister. J’écris au je pour être de chacun. Je creuse l’absolu avec une pelle à mots Je ratisse la vie avec des virgules. Je souligne le ciel avec un stylobille. J’écris comme je vis sans savoir où aller. J’apprends à respirer entre deux métaphores. À force de manger les mots du dictionnaire, j’ai mis de la chair autour de l’os, du café dans les tasses, du sens dans le sang. Je ne travaille pas pour un salaire. À défaut d’engraisser la panse des banquiers, j’arpente du crayon de vastes plages de temps libre. Je veux tout de l’amour, sa vérité, sa faim, son quignon de caresses, ses épaules, son sexe. Je veux tout de la vie, même la mort au bout.

        

Je n’aime pas qu’on insulte un oiseau même s’il chie sur la table mais j’enfarge les flics qui tabassent les jeunes. Je ne suis qu’une mine qui cherche son crayon, une bague son doigt, un triangle ses courbes, une montre ses mots, une heure ses voyelles, un autre sa pareille. Je ne suis qu’un écho de l’immense écoumène, une oreille en papier sous le laser verbal, une nuit qui s’étire jusqu’au petit matin. Je n’ai rien à glander des pauses publicitaires, des étoiles au néon, des néants à négoce. Je n’ai rien à cirer des bottes militaires. Je n’ai rien à savoir que ne savent les chiens, les pierres, les lilas. Je n’ai rien à écrire que le sang dans mes veines. J’écris les pas perdus entre chaque ruelle, les souvenirs éteints, les promesses oubliées, les consonnes muettes mais qui veulent parler, les ailes d’ange cachées sous les habits d’emprunt. J’écris comme une plante, un forceps, un vieux bout d’allumette. J’attends que le soleil atteigne ses grosseurs, que l’air change de voix, que la pluie déshabille l’épaule des nuages. J’attends ma blonde au bout de chaque mot, mes enfants dans les phrases, mon loup entre les lignes. J’attends ce qui attend la même chose que moi.

 

La terre vieillit mal. Elle ne répond plus à la prière des hommes. Elle se recroqueville dans les cocons du givre ou saigne par la sève. Ses os de pierre ressortent sous sa bougrine de boue. Je parle avec la sève dans le micro des fleurs. Je parie sur la vie, le soleil, la joie. Je ne sais rien de la Bourse mais j’embrasse le vent. Je ne sais rien de rien mais je touche la neige. Je caresse la pluie. Je parle avec les feuilles. Je rougis avec elles. Je grimpe dans les arbres pour toucher aux nuages. Je tache le papier. Je griffonne la soif. Je grafigne l’azur. Je fais la courte échelle avec les brins d’herbe. Je ne suis pas chez moi au milieu des affaires. Je suis de la poussière dont on fait l’infini, des petits mots de rien, des phrases qu’on néglige, des virgules boiteuses. Je ne suis pas de l’air du temps mais du souffle des bêtes, de la colère des justes, de la sève et du sang. Je suis de la risette, de l’espoir et du vent. Je suis de l’absolu qu’on cherche à nous cacher, de l’encre sur la page comme une chlorophylle. Je ne suis qu’un homme aux prises avec ses tics, ses gestes incontrôlés, ses enflures verbales. Je voudrais savoir ce que savent les pierres, les nuages, les fleurs, manger les fruits sans qu’on les vende, libérer l’homme qu’on enchaîne. Je suis des cordes de bois et celles des guitares, du bleuet, de la flûte et du fromage de chèvre, de l’appétit dont se nourrit le pain, de la vigne et de l’air. J’écris avec la terre, le soleil et la pluie. Je fais des mots d’amour avec l’alphabet, des phrases en planches de pin, des ponts de parenthèse, des métaphores qui flottent, des sourires d’enfant. Je fais monter la sève dans les branches des mots, tomber la pluie dans l’âme. Je fais ce que je peux pour respecter la vie. Je fais la vie avec la mort, l’impossible avec tout.

Publié dans Prose

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