Lettre à Coquelicot

Publié le par la freniere

On a tenté de vous occire par pesticides interposés, baisers de pétales éparpillés sur les blés. C'est que vous n'êtes pas convenables, avec votre goût de pavot sur les lèvres. On a su dissoudre vos mutineries, dans ces plaines désormais tissées d'industries.

 

Si proches des braises, à la fois si pudiques et si rebelles, vos pétales sont héritage d'une liberté où rôde encore la dépouille des barricades. Oriflammes qui se cabrent et se mutinent, vous dites votre révolte avec des mots de soie.

 

Il fallait vous stériliser, vous broyer, vous biffer des très pures farines. Vous immoler dans les coursives de la productivité. Car vos dissidences n'ont plus place dans le tourbillon linéaire des moissonneuses. Illusions parmi les certitudes, mots de poètes jetés sur le miroir laitonné des récoltes, on vous dit parfaitement inutiles. Pourquoi des mots d'amour quand, aux foules, suffit l'or des blés? Pourquoi ne pas se résigner, quand nos plans quinquennaux si bien charroient l'utile?

 

Certes, on vous a rayés de la carte comme on a stérilisé l'artiste. Mais en sous-pente demeurent les gênes du Celte, l'imprudence de celui qui ne se résigne. Malgré la léthargie du bien-pensant, la bourse de l'économiste, les communes pensées des masses, voilà qu'un coquelicot et puis cent, vous et vos frères, par millions renaissez sur la lèvre des chemins, à la marge des haies vives, entre les pavés si bien cloutés. Herbes folles, sangs qui perle dans l'indifférence du siècle, gifle aux gardiens de l'uniformisation. Hic est enim: et pourquoi pas, quand l'âme, malgré tout, suinte du corps?

 

Claude Luezior 

Publié dans Poésie du monde

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