Lettre à Thierry Metz

Publié le par la freniere

Il y a quelque chose, dans ce que l’on nomme littérature, qui ne touche pas, qui ne parvient pas à atteindre ce que nous vivons les uns et les autres si intensément. Il y a quelque chose, dans cet acte, qui nous est dérobé. Les mots ne nous sont d’aucun secours. Ils sont toujours en aval, en amont. Pourtant, nous n’avons qu’eux nous permettant de tenir debout, de nager dans le lit des rivières sans contrainte, de voir apparaître le soleil, de voir descendre les nuits sur les montagnes toutes proches. Et cela est beau, un enchantement. Aujourd’hui, Thierry, il fait un temps de chien dehors. Vraiment. Un temps de chien, et le cœur n’y est pas. Je t’écris d’une chambre perdue au fond d’une campagne où je ne suis pas né. Je t’écris d’une fenêtre d’où s’envole ma vie étrangère, je t’écris de cette fenêtre de lumière qui ouvre sur le monde, c’est-à-dire sur la matière même des choses. Tes petits livres sont sur ma table. Si légers. Presque rien. Des bouts de livres, des bouts de phrases arrachés ici ou là, dans le printemps de l’amour, dans la férocité même de la mort. Thierry, le temps a creusé ses douves et ce soir, griffonnant ces quelques mots contre le temps et contre tout, c’est aux tiens auxquels je pense, à ces êtres tendrement aimés. Au petit Vincent que la vie folle vous a ôté. Comment écrire après cela, je veux dire comment continuer à vivre ? Oui, nous sommes tous des funambules mais quelques-uns ont plus que leur part du feu. C’est comme... Tiens... Comme si l’on nous perçait le corps avec un fer chauffé au rouge. Comme s’il nous fallait, par la force, avaler toute l’indignité du monde. Et nous, parce qu’une douleur innommable s’est logée dans nos veines, eh bien, nous abandonnons quelques livres derrière nous, des livres écrits dans des maisons de passage, des livres n’assurant ni le toit ni le pain, des livres avec une femme et des enfants, des livres inracontables, inclassables, que l’on glisse d’une main à l’autre, que l’on chuchote à l’oreille. Cette lettre est là, face au ciel incisif. Aucun dieu, crois-moi, n’a jamais frappé à ma porte pourtant, enfant, j’ai si souvent couru dans les pages de la Bible qui m’a appris à aller sur les routes avec ma besace et mon chien. Si je t’écris ce soir, lançant nos deux vies à la gueule de la mort, c’est parce que je te sens comme un frère. Et ils ne sont pas si nombreux, sur cette terre, les êtres de ta trempe. Pas si nombreux. Dans leurs livres, je les reconnais au visage de vie qu’ils promènent, aux mots qu’ils gravent avec leur sang, à cette sorte de fraternité indicible. Et leurs livres sont beaux, forcément, car ils sont sortis de leurs gonds, car ils ont délivré des torrents, car ils se sont moqués de tous les rôles, car ils sont justes. Mais cela est un peu intraduisible dans une langue d’écrivain. Il faudrait bégayer, murmurer ou bien hurler, hurler, gueuler, crier, faire sauter tous les ponts, démolir leurs mensonges, leurs sottes vanités. Mais parfois, l’on n’ a plus la force. L’on est à bout. On vit si loin de tout et de tous. Si loin. Et ce retrait est à la fois un bienfait et un poids, une charge écrasante. J’ai abandonné un moment cette lettre sur la table. Je suis sorti sous la neige. Il y avait une telle tempête. C’était la nuit en plein jour. Malgré tout, j’étais heureux sous mon grand manteau. J’ai emprunté un chemin le long des bois. J’ai vu une ferme, ses fenêtres éclairées. J’ai vu des enfants, une femme derrière les vitres, le bord noir d’un buffet, une vilaine assiette sur un mur, tu sais, avec ses mauvais coloriages voulant imiter nos grands peintres mais surtout, j’ai vu du bois brûler dans l’âtre et j’ai pensé à toi, si loin sous la terre, si loin n’importe où, avec ce froid qui a fait pencher ton corps. Avec ce froid. J’aime tes ouvrages d’artisan, cousus avec tes mains et la patience de ton cœur. Tout y est grand car ils ne sont qu’amour, qu’amour, ce mot tant détesté. Amour et folie. Cette route : nos deux étoiles. On les ouvre où l’on veut. Ils ressemblent à une maison sans porte, sans fenêtre. L’air du rêve et des songes la traverse. C’est la vie qui écrit à ta place et il n’existe rien de plus grand. Rien. Tout le reste est sornettes. On peut y être heureux, ça se sent à chaque page. Il suffit de très peu. Pourquoi vivrions-nous couvert d’abondance ? Il suffit de très peu. Il suffit du Temps qui est tout, de cette somme d’heures désœuvrées où l’écriture s’apprête. Mais tant pis si l’on est cinq ou six dans une chambre-dortoir, cinq ou six après l’enfer d’un chantier. Tant pis. Ces soirs là, on fera comme les oiseaux, sur les fenêtres, les jours de froid gris. On prendra les miettes du bout du bec et l’on enverra ces mots d’amour à l’Aimée, les mains tachées de fatigue mais l’esprit en alerte. Tant pis. On fera avec le peu de vie qu’il nous reste. On fera avec le vent dans les rues de Périgueux ou d’ailleurs. Hier, j’ai laissé les mots au grenier. Il y avait d’autres tâches plus urgentes. J’ai monté un mur, descendu quelques tuiles d’un toit, fendu un peu de bois pour la cheminée de pierre qui m’offre des mots quelquefois quand rien ne va plus, j’ai étendu du linge, embrassé des enfants, donné un peu de lait au chat sauvage et, à la fin du jour, je me suis émerveillé du nombre de choses accomplies dans la journée. Et j’ai encore, t’écrivant cette lettre, l’odeur du ciment sur les mains, et celle, plus âcre, de la poussière des planches dans les poumons. Combien j’aime cette vie qui nous fait aller d’une chose a l’autre, tout en préservant la même gravité que celle glissée sous nos phrases. Tu as écrit du fond de ta vie car nous n’avons guère le choix dans une telle aventure. Tu as écrit une poignée de pages merveilleuses, blessées mais merveilleuses. Tu ne t’es jamais pris pour quelqu’un mais pour personne. On le pressent à ta façon de tendre la main, de prêter tant d’attention aux autres. Solitaire qui chante du fond de sa nuit pour qu’on l’entende un peu dans le jour. Tu nous as offert des herbes sauvages cueillies dans la vie qui n’est pas un roman, de magnifiques soleils noirs éclairant si bien tout le silence de notre chambre où nous continuons, vaille que vaille, à vivre et à veiller, à souffler sur les braises, dans notre sang, pour que continue à brûler la petite lampe, la petite lampe de vie.

 

Joël Vernet 

Publié dans Glanures

Commenter cet article