Ma voisine

Publié le par la freniere

Comment relire

Les pages oubliées

De l’histoire

Les vestiges sans larme

Des épopées charnelles de l’enfance

Quelques fleurs jaunies entre les pages d’un livre

Je les retrouverai peut-être quand ma mémoire fera défaut

Comme cette petite femme que je croise plusieurs fois par jour

Elle se rend à l’arrêt de bus qui n’existe plus depuis si longtemps

Pour y attendre son fiancé…

Plusieurs fois par jour, par tous les temps, de très tôt à très tard

Elle retourne inlassablement les pages du même livre

S’y retrouve à la même page, à la même ligne

Là où son fiancé la rejoignait

Il y a des dizaines d’années

Elle se maquille sommairement, se prépare à la rencontre

Et repart dix fois, vingt fois par jour

A la rencontre de son amour qui la rend si vivante

J’entends souvent qu’elle serait mieux dans une maison spécialisée

Mais j’aime croiser cette femme aux rides qui se déplissent

A chaque aller et venue vers la gare routière

Elle porte sur elle une histoire inachevée

Un petit gilet sans couleur précise

Et une démarche d’adolescente rejoignant son chéri

Elle porte en souriant une douleur terrible

Celle d’une mémoire qui impose la jeunesse, sa jeunesse

Alors que René est mort à la dernière guerre.

J’ai parfois envie de pleurer

Tellement ses trajets sont dérisoires

Vers cet amour qui est toujours sur elle, posé comme un papillon

Elle me rappelle à chaque passage

D’inscrire dans ma mémoire

Que l’on peut sauter les pages d’un livre

Mais de le garder précieusement sous son bras

Comme le bras de celui

Que l’on a tant aimé.

 

Jean-Luc Gastecelle

Publié dans Poésie du monde

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