Michel Freitag: mort d'un géant de la sociologie

Publié le par la freniere


Michel Freitag est décédé le 21 novembre 2009. Voici quelques extraits de son dernier ouvrage : L’impasse de la globalisation.

 

L’amour du monde

 

« Un proverbe dit: la peur est le commencement de la sagesse ; mais le frère jumeau de ce proverbe dit de son côté : la peur est mauvaise conseillère ! Nous savons bien ce qu’est la peur, mais qu’est-ce que la sagesse? Platon nous laisse entendre que c’est l’unité essentielle du vrai, du juste et du beau, qui est le bien. Et il nous invite à penser que c’est l’amour qui nous donne accès à cette unité. Alors, pour réaliser la sagesse dans notre rapport au monde, il s’agirait d’abord, subjectivement, d’aimer le monde, puisqu’on ne se dirige pas vers la sagesse sans amour, que l’amour est la voie même de la sagesse. Comme notre subjectivité s’inscrit dans l’univers symbolique de la culture et dans ses mises en forme civilisationnelles, c’est là qu’il s’agirait en somme d’instituer cet amour du monde, qui formerait le noyau de ce qu’on appelle « le sens de la vie », un sens dans l’accomplissement duquel chacun est appelé, par sa formation en tant qu’être humain, par sa participation à l’humanitude, à réaliser sa propre vie. À l’appui de cette vision, on peut évoquer que le monde naturel aussi bien que culturel est ce qui nous accueille, ce qui nous a façonnés dans toutes les fibres de notre chair, de notre sensibilité et de notre esprit, dans notre corps sensible et dans notre culture, tout ce avec quoi nous faisons en somme en même temps « corps et âme ». Cela, nous le portons en nous, et l’accomplissement de notre vie est de le redécouvrir, indéfiniment, aussi bien en nous que hors de nous.


L’amour du monde ! Cela peut paraître abstrait, ou lointain, voire mièvrement sentimental par rapport aux préoccupations qui occupent quotidiennement la surface de notre vie. Mais pour comprendre de quoi il s’agit, il suffit encore une fois de revenir à peine en arrière dans notre propre histoire, où la religion enseignait, sans faire rire, en même temps l’amour de Dieu que la crainte de Dieu : les deux faces du proverbe étaient déjà là ! Mais la religion enseignait aussi, dans sa dogmatique dominante en Occident, que l’amour de Dieu devait nous détacher de l’amour du monde et de l’amour exclusif de nous-mêmes. Je me permettrai alors de dire que si Dieu est la métaphore du Tout et du Bien, projetée hors du monde sensible et du monde social, l’amour du monde est en somme la même chose que l’amour de Dieu, moins la projection. Mais cet amour avait-il seulement dans cette seule projection [hors du monde] son propre fondement et sa seule raison d’être, de telle sorte que tout son contenu véritable n’aurait jamais été autre chose que l’expression de l’absence, du manque et du vide ? La question est de savoir, maintenant, si toute la valeur existentielle et ontologique de cet amour et de ce bien tenait alors seulement dans la projection. L’examen de l’histoire humaine témoigne en tout cas du fait que cet amour a existé et s’est déployé bien avant une telle projection, sous d’autres formes et à travers d’autres expressions, pensées et sentiments beaucoup plus directs, mais non moins riches même lorsqu’ils étaient moins condensés. On pourrait donc retourner maintenant la question : comment peut-on vivre bien sans aimer le monde et sans aimer vivre, ce qui signifie aussi y vivre?


Nous pouvons, et peut-être devons-nous penser, maintenant, que le monde est mis en danger par la substitution de l’attitude utilitaire à la quête et à l’expérience amoureuse, qu’ontologiquement nous appartenons au monde (plutôt qu’à Dieu) dans une union existentielle avec le monde, et que l’expérience du monde, transfigurée dans le symbolique, englobe pour nous toute la richesse de la vie et donc aussi toute la richesse des échanges sociaux puisque c’est elle d’abord que nous y partageons ; puisque c’est elle qui représente notre plus grand bien, celui qui nous comprend et que nous ne pouvons pas posséder autrement que dans la fusion expressive. Cette expérience la plus riche n’est pas dans l’assujettissement utilitaire et possessif de tout ce qui nous entoure, ni seulement dans la connaissance distante de tout de ce qui simplement existe hors de nous : elle est dans l’accès de notre être au tout qui nous comprend, un accès dont les mille chemins forment notre liberté. En n’aimant que nous-mêmes, nous nous fétichisons nous-mêmes. En n’aimant qu’autrui, nous le fétichisons dans sa solitude. En n’aimant que Dieu, c’est l’Être que nous fétichisons en lui.


En n’aimant pas le monde en lui-même et pour lui-même, en nous contentant de l’utiliser, nous le méprisons et nous le perdons. Et lorsque ce rapport d’utilisation lui-même nous échappe, qu’il se généralise dans des systèmes opérationnels qui agissent non plus pour nous mais à notre place, nous nous détruisons avec lui.
Toute cette démarche conduit donc à une réflexion sur la condition humaine et sur ce qu’elle a réellement d’universel. Mais comment penser pouvoir nous engager, collectivement, sur un autre chemin que celui qui nous mène déjà vers la destruction du monde et des cultures, sans d’abord revenir à ce niveau de réflexion proprement ontologique ? Comment le faire sans réfléchir de nouveau sérieusement sur la nature essentielle de ce qu’il s’agit de préserver et de sauver, et donc sans nous remettre justement sur le chemin de la philosophie [de l’amour de la sagesse] ? Je me suis contenté d’en montrer la nécessité, ou c’est du moins ce que j’ai essayé de faire.
Alors, nous pourrions peut-être nous arrêter là, non à la fin d’une conclusion mais au début d’un chemin dont le tracé reste incertain, mais dont la direction au moins a été reconnue ? »

Michel Freitag


Publié dans Prose

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