Ni Indienne ni Canadienne française

Publié le par la freniere

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Cornelius Krieghof

 

Ni Indienne ni Canadienne française, mais Métisse et solidaire ! Cette rencontre des peuples et des esprits sur laquelle s'asseoient les fondements de la nation québécoise d'aujourd'hui, même Groulx, qui n'entendait pas à rire avec le métissage, l'a vue et a su prendre le temps d'en dessiner, à sa manière, les pourtours de son âme. À juste titre, l'auteur de « Notre maître le Passé » ne s'est jamais privé de clamer haut et fort qu' « on ne peut être que l'historien de sa génération », que chaque génération doit refaire son histoire et que chaque génération fait inévitablement figure de réactionnaire aux yeux de celle qui la suit. Que les historiens de ma génération qui se sont confortablement assoupis dans la facilité du consensus historiographique, en prennent note pour assurer la suite...

Pour les maîtres du Canada, qui se sont succédés au fil des avanies de l’histoire, c’est toujours le dernier arrivant qui reçoit les honneurs de l’occupant et qui se mérite l’ultime privilège de ne pas être nié en tant que membre d’une communauté ethno-culturelle quelconque. Si l’histoire, qui est une gueuse qui se vend toujours au plus offrant, n’en manque jamais une pour porter bien haut l’étendard de la justice et de la liberté. Si le politique et le juridique, qui la façonnent à leur discrétion, reconnaissent aujourd’hui que les Indiens sont le fruit de la rencontre des continents et du métissage, qu’ils sont un peuple sui generis et qu’ils méritent d’être protégés de l’assimilation. Il faut qu’ils acceptent aussi la contrepartie qui, consciente et fière de sa différence au sein de l’autochtonie, se dit plutôt Métisse, et qu’ils lui accordent les mêmes droits, le même respect et la même reconnaissance dans le sein de l’État.

Quand le glas sonne la fin de la colonisation française dans le nord de l’Amérique septentrionale, l’autochtonie qui l’a si favorablement accueillie s’est transformée au point d’en être méconnaissable. Certes, l’indianité a survécu de peine et de misère à cet inéluctable choc des continents, mais, force nous est de reconnaître, elle n’est plus seule à pouvoir prétendre aux avantages de la « sauvagerie » qu’elle partage désormais avec les enfants nés de cette rencontre. De passage à Québec au début du mois d’août 1749, le naturaliste suédois Pehr Kalm (1716 † 1779) note, à cet égard, que « les Sauvages du Canada ont maintenant leur sang profondément mélangé à celui des Européens et qu’une grande partie des Sauvages actuellement vivants tirent leur origine première d’Europe. » Et il n’y a pas de contrepartie du côté des colonisateurs : « On connaît également plusieurs exemples de Français qui ont volontairement épousé des femmes indigènes et ont adopté leur mode de vie –poursuit-il, mais– on n’a pas d’exemple qu’un Sauvage se soit uni à une Européenne et ait pris sa façon de vivre… »*

La suite lui donnera pleinement raison…

Bien que cette observation ponctuelle s’adresse plus particulièrement aux « Sauvages » établis dans la région de Québec sous le Régime français et qu’elle décrit la réalité ethno-culturelle de la communauté huronne de Lorette, l’image qui s’en dégage rend grâce à la distance parcourue en un siècle et demi dans les régions excentriques. Cependant, si la colonie de peuplement laurentienne tire nettement profit de cette fusion des races. Si elle prend régulièrement note de l’importance de ce trait caractère qui participe à l’ensemble de la société québécoise dont l’une et l’autre se réclament, cela ne veut pas dire pour autant qu’elle est prête à abdiquer sa culture euro-canadienne au profit de la culture canado-amérindienne, et à admettre que de cette formidable rencontre de civilisations a également été à l’origine de cette humanité nouvelle qui ne se sent et ne se dit ni totalement indienne ni totalement canadienne, mais simplement nouvelle et différente puisque c’est là l’inévitable résultat.

L’historien Groulx, tout entier qu’il soit dans sa démarche ethnocentriste, et malgré tout l’effort qu’il a mis dans sa rhétorique pour gommer le fait Métis qu’il noie dans sa « race » canadienne-française, trouve pourtant, lui aussi, une grande fierté d’admettre l’existence de deux courants culturels au sein de cette même « race » qui a survécu au drame de la Conquête et qui n’a de cesse de se recomposer en tirant profit de nouveaux apports ethniques venus d’Écosse, d’Allemagne et des Pays-Bas. Quand on sait toute la rage qu’il a déployée pour fustiger ceux qui ont osé évoquer l’ampleur du métissage canado-amérindien au Canada lorsque les Français en étaient les maîtres, on ne peut que s’étonner du fait qu’il ait pris également le temps de vanter la riche nature des ancêtres et de porter aux nues « le rare dédoublement de leurs aptitudes ».

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« On dirait presque deux races, deux peuples. Chez l’un, l’amour du sol jusqu’au cramponnement opiniâtre, passionné ; l’acharnement à remuer la terre, à façonner un pays ; la croyance qu’on peut faire grand sur un petit carré de quelques arpents, que la terre commune, que la patrie naît ainsi, par l’humble labeur de chacun, à sculpter son coin comme un joyau ; au besoin, la mort héroïque, au poste, face au barbare, comme une sentinelle, un soldat d’avant-garde En somme, un travail héroïque, mais dans le tassement social, en des horizons définis ; le goût de conquérir, mais pas à pas, solidement, par l’avance des moissons et des clochers.

Et l’autre type humain, celui-ci impuissant à demeurer en place, tout en projections morales. Non plus le goût de l’héroïsme collectif, du travail en équipe, discipliné, mais de l’aventure isolée, du risque personnel ; une poussée irrésistible à foncer dans l’inconnue, à faire sauter, d’étape en étape, le masque de la vieille Amérique ; à chaque nouvelle articulation géographique, prendre un élan plus impétueux ; aller, tant qu’il y a de l’eau qui porte, tant qu’il y a de la terre qui se dérobe, pour se tailler une aire continentale, s’esbroufer à son aise. Et cependant rattacher cette œuvre à l’autre, l’accomplir avec le même souci d’humanité ; s’avancer avec une passion de rival, pour contenir, vaincre une concurrence commerciale, mais aussi offrir une main fraternelle à l’homme que l’on découvre ; et, chacune de ses avances, les marquer de comptoirs et de forts militaires, mais aussi de croix et de chapelles. En un mot, à côté de ceux qui bâtissent solide, bâtir grand, comme se doivent de bâtir, en ce dix-septième siècle, les fils de la première nation du monde ; au delà de l’humble et paisible tableau de la vallée laurentienne, brosser une immense fresque historique ; donner au pays pastoral, à la terre de la vie calme, un prolongement de rêve, une permanente invite à l’audace. »
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Russel Bouchard


Notes :
* Jacques Rousseau et Guy Béthune, Voyage de Pehr Kalm au Canada en 1749, Pierre Tisseyre, 1977, pp. 250-251.

** Lionel Groulx, « La race canadienne-française », in Séraphin Marion et Watson Kirkconnell, The Quebec Tradition / Tradition du Québec, Les Éditions Lumen, Collection Humanitas, Montréal, 1946, pp. 162-166.

Publié dans Glanures

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