Ni le pardon ni le rachat

Publié le par la freniere

Au baseball de la vie, lorsqu’on m’envoie des balles rapides, je ne suis jamais dans la bonne zone. Je cherche mon gant dans le champ gauche en effeuillant la marguerite. Je relance la balle avec trop de phrases à court d’oxygène, trop de mots à bout de souffle. C’est seulement en marchant que les distances sont vraies. Quand je ne marche pas avec le vent du nord, je fais le fil à soie, le fil à plomb, le fil du discours. Le vent sommeille. On dirait presque le silence. On entend les anges se gratter les ailes, les écureuils tousser dans les trous d’arbres, les racines pousser et les bourgeons grossir. Chaque vêtement sur une corde à linge ajoute des voyelles au vent. Je n’en finis pas de vider des mots dans mon crâne, une bibliothèque entière, des caravanes de phrases, une mer d’encre et de papier. La neige est une page blanche. On y met ce qu’on veut. La langue change selon qu’on la traverse à pied, en raquettes ou en skis. Le vent est un ours qui grogne. Il faut se méfier de ses grosses pattes. Ses griffes entaillent la peau de l’air. Il se peut que la ligne d’horizon en soit la cicatrice. Chaque atome d’atome est une intention. Nous sommes faits de sens autant que de chair et de sang. On s’habitue même au hasard. Où que l’on soit, la sécurité n’est pas dans les serrures mais dans la porte ouverte.

 

Il n’y a rien de plus émouvant que de tenir un nouveau-né dans ses bras. Sur une moindre échelle, la découverte d’un mot nouveau tient pour moi du même phénomène. Je le dépouille peu à peu de ses langes, pour découvrir sa langue, son véritable sens, son rôle dans la famille verbale. Escaladant le silence, les mots deviennent des ongles, des piolets, des mains. Je regarde le monde, le ciel, les images. On ne sait jamais quoi faire avec la beauté, l’absolu, l’inutile. On n’est jamais tout à fait à la hauteur de son amour. Certaines pages blanches, on a comme le regret de les avoir salies. Il reste que j’écris pour échapper à l’obligation d’être utile, pour m’évader des chiffres qui ne servent qu’à compter, pour défier les lois. Je ne veux rien prouver mais trouver ce qu’on ne cherche pas. Beaucoup de prisonniers dans les camps de concentration se récitaient des vers pour survivre. La poésie me sert d’amarre pour ne pas tomber. Même penché sur une page, quand j’écris, un élan de vertèbres me fait dresser l’échine. Il serait temps que les mots fassent couple avec les faits, que les voyelles donnent du pain, que l’on puisse traverser sur les lettres d’un pont, que le o du soleil cuise la pêche de l’aube. Nous faisons corps avec la matière. Tout l’air que nous respirons est déjà respiré par les plantes, les chemins traversés par les bêtes, les paroles prononcées par le vent.

 

On n’hérite pas d’un lieu mais d’un devoir, d’un manque, d’un espoir. On habite ce qui reste à faire. L’écriture fait de nous des récipients. Je me vide et me remplit pour arroser je ne sais quoi. J’ai beau apprendre et désapprendre, je ne suis pas un professeur mais un gamin des rues, un cancre qui s’obstine à voir le ciel sur un tableau, un lac sur le mur, une montagne au milieu de la page, une fleur vivante dans l’étui à crayons. J’avance la bouche pleine de vent, les pieds remplis de pas et les mains en visière pour regarder plus loin. J’en ai ma claque des coups et des blessures, des coups durs, des coups bas. J’en ai la joue enflée jusqu’à la peau du cou. Je ne veux pas devenir quelqu’un. Ceux qui cherchent fortune délaissent la bonté pour un éclat de verre. J’appartiens aux labours, aux semailles, aux voyages du vent, aux chemins du temps, aux mains fragiles de l’eau, aux vraies couleurs de la lumière, à l’explosion des fruits. Il faut la nuit pour faire le jour. Il faut la femme pour faire la vie. L’enchevêtrement des lignes donne son visage au monde. Chaque mot est essentiel au silence. Chaque silence porte ses mots. Dans l’expression géographique du visage, les rides sont des routes. Il y a pour chaque langue une gare de départs mais on ne sait jamais où les phrases nous mènent. Je suis celui qui part sans espoir d’arriver.

 

Des souvenirs fusent du néant dont on ne sait s’ils furent vraiment vécus, rêvés ou bien écrits. De trou en trou, de vide en vide, la mémoire se remplit en inventant ce qui manque. La terre ouvre ses jambes pour une goutte de pluie. Le ciel s’y engouffre et féconde le pain. Chaque pas sur la route contredit la distance. Chaque geste refaçonne le corps. Chaque parole donne sa chair au silence. Chaque mort entérine la vie. On ne perd jamais rien. Le bois mort donne naissance au feu. Chaque chose qu’on égare, un autre s’en nourrit. Chaque chose que j’ignore m’apprend ce que je suis. Nous sommes constitués de manques tout autant que de pleins. Chaque barreau d’échelle vient de celui qui monte. Les fraises que l’on vend en perdent leur saveur. Les rêves qu’on impose en perdent le sommeil. Le commerce empêche la pomme de s’offrir et le pain de nourrir les bouches qui ont faim. On ne partage rien sur la table des lois, ni le pardon ni le rachat. Le vacarme du monde n’empêche pas le silence de celui qui médite ni les oiseaux de chanter. Ma voix, je l’arrache à la terre. Je déterre les mots à grands coups de crayon. C’est le déshérité qui enrichit le monde, l’estropié qui  soigne, l’erreur qui dit vrai, l’humilié qui pardonne.

Publié dans Prose

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