Ni les uns ni les autres

Publié le par la freniere

La terre n’appartient pas à ceux qui volent et qui spéculent. Elle se prête à ceux qui passent et qui s’arrêtent. Entre ceux qui se vendent et ceux qui les achètent, il n’y a rien d’autre que du papier monnaie. Je ne suis ni les uns ni les autres. Chacun est ce qu’il est. Même si le proche est à deux pas, je n’imagine pas le dehors avoir des limites. Ni le dedans. En vieillissant, j’ai le ventre qui déborde. Ce sont des mots qui ne veulent pas sortir, les sentiments qu’on mange, les paroles ignorées. Il faut apprendre à voir. Trop d’ombre ou trop de lumière rendent aveugle. Je m’éloigne des hommes pour retrouver mon âme. J’écris comme on tricote sans finir un seul rang. Trop de manches cherchent un chandail. Trop de mailles se défont. Trop d’histoires meurent écrasées par les mots. J’ai le cœur qui se découd sur les clous qui dépassent. La douleur n’est pas tendre. Elle use les plus forts. Je nourris de mes pas le sentier d’écriture. Les bulles pures du rêve éclatent sous la pointe du stylo. Le meilleur de mon être est sur la page blanche. Je m’en fais un pays. J’y trouve ce qu’il faut pour semer un jardin. Ultimement, les gestes correspondent à la phrase. Je rôde autour de quelques mots où tant d’homme se perdent, où tant d’autres se trouvent. L’écriture est une poursuite du sacré. Son but est le voyage vers ce qu’on n’atteint pas. Il ne s’agit pas de vouloir tout avoir, mais d’être dans le tout. Il faut remplir le vide où naissent toutes les formes, réveiller l’ange dans la bête. La beauté qui se perd se retraduit en mots. Dans la maison de l’être, l’éphémère et le solide cohabitent, l’impossible épouse le possible.

 

Sous une paupière d’oiseau, le monde paraît plus grand.  Je suis athée mais je crois aux miracles à chaque nouveau jour. Les fleurs n’en finissent pas d’éclore. Ce qui nous fait rêver est ce qui restera. Il faudra bien un jour lâcher la proie pour la lumière. L’argent n’a qu’une valeur symbolique. Ce qui ne vaut rien ne vaut rien. Le coût d’une pomme ne remplacera jamais le goût d’une pomme. On parle dans le vide sans connaître le vide. Pour mieux voir les choses, il faut d’abord les nommer. La bergère du ciel rappelle ses moutons. Le soleil apparaît offrant aux yeux du monde sa miche de lumière. L’automne s’évapore, laissant une fraîcheur de menthe sur les restes de l’ombre. Dépouillés de leurs feuilles, les arbres parlent encore. Leurs mots font du surplace sur la galerie du vent. Je prononce le mot frère avant qu’on interdise le mot homme. Tous les mots sont en nous. J’en ramasse les miettes au fond de chaque chose. Je départage en phrases les repas du chevreuil. Le feu noircit ma ligne de chance. J’écris avec un doigt sur la poussière, un autre sur la vitre, la main toute entière écrasée par la vie.

 

À part l’homme et ses bêtes domestiquées, quel animal marche au pas ? L’image du bourreau n’est jamais innocente. On lui fournit gratis des armes, des ennemis, des ordres. S’il lui reste des larmes, il en fera des balles. Pour l’innocence des patrons, tous les gens sont coupables. Les outardes s’égarent entre les vols d’obus. Nous arrive-t-il de faire ce que l’espoir attend ? On ne peut plus courir vers la mer trop polluée par l’homme. Des milliers de méduses en protègent l’accès. On construit des piscines sur le sable des plages, des palaces en montagnes, des turbines en plein ciel. Même l’amour est pollué. On magasine son cœur sur EBay entre le prix des choses et les fausses nouvelles. La mémoire a pris la forme d’un écran qu’on peut tenir dans une main. On ne se regarde plus, on se photographie, on se filme, on s’enferme dans de petits carrés. Les routes forestières transportant des pylônes laissent derrière elles des milliers de cadavres, des arbres morts, des puits taris. Tous les grillons se taisent autour du concasseur. Je pénètre la vie par un autre chemin.

 

Je vais au bois comme d’autres au concert. Je caresse ma blonde comme on joue du Mozart. Il y a de la musique partout. D’innombrables sons se diffusent dans l’air. Les trilles des ruisseaux, la symphonie des insectes, le chœur des oiseaux me font dresser l’oreille. J’attends l’hiver comme on entre au musée. Sa beauté blanche m’interpelle. Une nouvelle neige se tourne comme une page. Les traces de pas n’y restent pas longtemps. Des signes vont et viennent sur sa route infinie. Le haut rejoint le bas. J’avance écartelé entre deux pôles, les épinettes zen et l’agacement des geais. Les muscles des érables appréhendent le pire, l’entaille, la césure dans l’écorce du texte. Des centaines d’aiguilles ponctuent le sang des arbres. Quand le soleil éclate, des squelettes de neige font s’affaisser la route. Je suis à l’aise avec la solitude mais je connais trop de monde. Des étrangers s’invitent au milieu d’une page et grignotent les mots. Il m’arrive de lire les journaux sans retenir une seule consonne. Les mêmes vieilles nouvelles tachent la peau des doigts. Le véritable en jeu n’est pas la politique, l’économie, l’hommerie. C’est la vie simplement. C’est l’âme, l’utopie, la route. Dans un regard d’enfant, le pas d’un homme s’améliore. Je porte l’eau des mots. Le basilic embaume aussitôt qu’on l’arrose. Un petit rien de rien me sert d’infini.

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