Ode à l'Amérique africaine

Publié le par la freniere

à Marc Baudon

 

Free Man fume. Il me lance dans la bouche sa fumée.
   Des HLM éclatent.
L’enfant noir rit. Ses beaux cheveux crépus aucune moisissure ne les lisse.
Planètes. Planètes.
Nous ne sommes pas blanc-noir Je suis beau parce que
   je suis noir Je suis beau parce que je suis blanc Nous sommes beaux

 

Le sang a la couleur des roses de Jéricho,
Du rêve de l’émigré sur l’abjecte paillasse
(Négriers, patrons vous paierez !), la couleur
De l’aube sur les plages du Chenoua, de Californie,
Le sang lorsqu’il fleurit la peau non lorsqu’il gicle sous vos triques
(Vous paierez !), le bonheur des roses de Jéricho.

 

Free Man parle. Entre ses mains une géographie fabuleuse s’érige.
Caresses.
La sirène des porcs s’engouffre dans les os. Mais
Free Man parle. Ses poumons bloquent la pollution de l’Amérique.
Noirs et blancs on respire. On essaye de respirer. On ose, on commence,
Appel d’air. Free Man parle.

 

Free Man fixe. Entre sa lance et son fusil. Sur ce rotin qui est l’Afrique, Free Man
Fixe. Ses cuisses nous étreignent. Free Man
Bande. Pour la liberté pour le pain
Libre de tous. Free Man
Fixe le noir, la femme, l’homosexuel, le drogué, le blanc, le vert, le bleu, Free Man
Fixe dans l’iris le destin de l’homme,
Le conduit aux crêtes de feu. Sous
Les pavés la plage. Camarades merci ! Free Man
Fume. Et Hô et Mao et Che et la Palestine
Et Crazy Horse
Et Novembre et Mai le zodiaque
De l’autogestion et E = mc2 la
Bonté d’Einstein et Char et Fanon
Et Artaud et
Angela qui tient le fil du Minotaure
Et Genet sur toutes les poitrines et toutes les toisons de toutes les libertés
Et Ginsberg et Voznessenski et Ted Joans et Retamar et Guillen et Hikmet et Patrick Mac’Avoy et Sonia Sanchez et Depestre et Blas de Otero et Darwich et Khaïr-Eddine et Adonis et Cernuda et Whitman et
Le tam-tam électronique le chant la percussion tout
Le chant de la Raison et du Poème et
La Folie aux douces lèvres de tartine beurrée sur le cœur des enfants d’Archie Shepp
Dans la braise entre ses trois doigts
Témoignent et
Chacun de nous dans ce témoignage
Reconnaît sa dignité, son plaisir,
L’horreur de l’homme hors-les-crocs. Free Man
Que je nomme pour tous. Qui se nomme pour tous.
    Tous,
Les gosses, les gommés, les loques, les militants, tout
Le peuple anonyme.

 

Free Man fume. Dans la bouche il me lance
Son avenir. Les bidonvilles éclatent.
Et le grand radeau vert de l’Amérique en larmes secoue ses singes de titane.
Free Man fume. Son poing montre le quai.
Et le grand radeau de l’Amérique en larmes à la dérive dans la nuit orientale fasciné furibond se cabre se disloque. Free Man
Chante. Sur ses cuisses lyriques
Le poème n’est plus un sanglot.

 

Jean Sénac

 

Publié dans Poésie du monde

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