Où aller ?

Publié le par la freniere

Où aller quand tous les chemins mènent à la banque, quand tous les hommes parlent en monnaie, quand tous les gestes s’aplatissent en carte de crédit ? Où trouver l’absolu quand Dieu lui-même vend son âme, quand Bach devient sourd dans les oreilles numériques, qu’on refuse en pourboire le petit change du temps, qu’on prend sa job pour la vie et Steve Jobs pour un saint ? On offre des ponts d’or aux videurs de rivières et des ailes aux vautours qui nous rongent le cœur. À ceux qui aiment la dentelle et la chaleur humaine, on offre pour broder du fil barbelé et de la laine d’acier pour affronter le froid. La fleur de peau se fane sous l’emballage du paraître. Le temps est déréglé. Les outardes s’attardent un peu plus vers le nord. Les papillons perdent le sud. Ne restera-t-il plus à voir que des restes ? Que dire aux enfants lorsque les femmes accouchent sans espoir, lorsque les trous du cœur laissent entrevoir la haine ? Que chanter avec la voix des hommes encombrée de mensonges, le gosier des oiseaux traversé par la peur ?

        

Où trouver la douceur dans ce monde ébréché ? L’âme s’écorche au moindre geste. Les anges volent en rase-motte en s’arrachant les ailes. L’espoir perd ses plumes dans la limaille des jours. Les enfants jouent aux billes avec les balles perdues et se tricotent un rêve avec de vieilles seringues. Avec de la rouille et des tessons de vitre, ils se fabriquent un ciel dans les carcasses d’autos. Moi qui voulais écrire un poème de laine, tricoter de l’amour et broder du soleil sur les dessins d’enfant, j’en suis réduit à recoudre la plaie avec du fil à plomb. Dans ce grand dépotoir qu’est devenu le monde, un biberon cassé se transforme en hochet. Je m’en sers pour écrire et faire signe à la vie, cherchant le lait du ciel dans les nuages toxiques. Je regarde le feu avec des yeux de paille mais que voir avec les yeux brûlés ? Il faut se soutenir les uns les autres pour se tenir debout. Dans un amas de ruines, le plus petit moineau prend la figure d’un ange.

        

 La terre au ventre plein de morts se refait une chair. La nature se recycle sans cesse. La vie reprend même sur un sol dénudé. Terre, vent et eau se donnent l’accolade pour préserver le monde. Un insecte sursaute sur un brin de verdure. Il faut croire au lever du jour, ouvrir une lucarne, porter les yeux sur un jardin, communier à la vie. Les abeilles butinent sur un autel de couleurs comme un peintre baratte le miel d’un tableau. Le costume d’un mot habille chaque chose. Je m’en fais le tailleur. Tout est semblable et différent, l’herbe qui pousse, l’arbre qui monte, la pierre qui s’effrite, le sifflement d’un merle dans les oreilles du feuillage, l’épaule d’un jardin et ses bras de pétales. Chacun enrichit l’autre. Chaque chose a sa place. Chaque différence nous unit. Les oiseaux feuillettent une bibliothèque de vent, de l’étage des œufs au plafond des nuages. Chaque plume est à l’aile un peu plus de chaleur. Chaque mot est à la langue une couleur nouvelle. Chaque langage est au monde un peu plus d’espérance. Je me souviens des sons qu’apprenaient mes enfants. Ils devenaient des mots issus de la mémoire. Je les aidais à leur donner forme. Combien de lèvres les ont polis, pliés, dépliés, pétris ? Combien d’ancêtres les ont dits ? Un souffle continu soutient ce corps verbal comme une colonne vertébrale.

        

À chaque semaison, c’est un rêve qu’on plante, un talisman contre le temps. Le blé qui devient pain offre une vie nouvelle. Petits, nous sommes devant tout. Trop grands, nous sommes devant rien. Je ne tiens plus mon rôle. Je ne tiens plus en place. Je ne tiens plus au temps qui passe. Le temps qu’on remplit jusqu’au bord finit par déborder. Les rides écopent l’eau des larmes. Nous glissons peu à peu dans un vocabulaire silencieux. Il faudra bien un jour plonger dans l’invisible et la disparition des heures. Je parle dans mon sommeil, bougeant les doigts entre les mots.

        

Je ne veux plus danser au bal des egos mais retrouver la goutte qui transcende la pierre, le courage de l’herbe sous le poids de la neige, la route minuscule des fourmis sur la page, l’espoir lilliputien des larves dans la boue, cette voix un peu sourde qui cherche l’essentiel, l’herbe préhistorique venue du fond des âges, la légèreté d’une aile dans la lourdeur du monde, cette soif hissée sur les épaules de l’eau, la sève qui irrigue les nerfs du paysage. Il faut voir derrière les apparences, bien au-delà des yeux. La nuit, le soleil brille à l’intérieur. Ce qu’on perçoit d’abord de la conscience du monde, c’est la lumière qui lui manque. Des traces de couleurs apparaissent peu à peu comme la sphaigne sur la pierre, une empreinte dans la boue où s’infiltre la vie, les larves qui s’agitent dans l’humus du sol. Les fleurs ne poussent pas à la même vitesse. Les feuilles ne répondent pas la même chose au vent. Chaque arbre a son langage.

 

On n’écrit pas de la même façon à la lumière d’une lampe qu’à la lueur bleutée d’un ordinateur. Il y a des phrases plus humaines que d’autres. Trouver l’or des mots est un travail de pauvre, une corde tendue pour traverser l’abîme ou faire de la musique. Elle vibre sous les pas, l’archet et le souffle du cœur. La densité du sable le transforme en cristal. Les herbes se redressent malgré le poids du monde. La sève tient les arbres debout et les garde vivants. L’argent courbe les hommes et les retient d’aimer. Le corps apprend lentement à connaître son âme. On dira bien ce qu’on voudra, les fleurs nous écoutent, les fantômes nous lisent, les pierres sont vivantes.

Publié dans Prose

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C


Après un incendie en Sardaigne, j'ai pris "il trenino verde" pour aller vers les hauteurs calcinées. Et sur ces merveilles noires, j'ai pris un coup au coeur. Un diamant vert poussait déjà sur
ces décombres: une minuscule plante grasse.


Je garde toujours au creux de moi, au pire des jours, le moineau "qui prend la figure d'un ange", l'étincelle soyeuse de l'arbre qui s'écureuille, le regard de la mouette au-delà.


Amicalement.