Petit sentier dans la nuit

Publié le par la freniere

à Michel P.

 

tu me demandes ce que je suis devenue, ce que je deviens avec le temps… je n’ai pas de maison, pas de voiture, pas de vélo, juste un appartement loué, j’ai un peu coeur au ventre pour faire tous les jours un tout petit miracle, un mur de chambre fuchsia pour une gamine de 12 ans belle comme une fée qui s’ignore, une platée d’amour servie avec une petite salade très colorée et une mousse au chocolat qui goûte le ciel. j’aime faire poindre un sourire sur un visage usé, fumer une cigarette sous la pluie en inventant une chanson qui ne sera jamais chantée, ralentir les minutes devant une toute petite chose de rien, parce que ça lui donne le temps de sa beauté, respirer la nuit au ciel blanc de lueurs des nuées sur une ville qui ne s’éteint jamais, penser un livre puis hésiter, effondrer cette idée du livre parce que faille parce que non-plein parce que ce moment n’est pas venu…

ma véritable maison est faite de silence et je ne la rejoins que rarement. les petites contingences creusent chaque journée un fossé plus large entre moi et moi, et travailler à l’exigence des autres, autres, m’écarte et me brouille un peu comme une silhouette est happée lentement par la brume. j’attends. j’attends une part de moi, ensevelie sous l’amoncellement des jours, parce qu’ils endorment des mémoires comme les muscles s’engourdissent. il me faut attendre que des langueurs et des sommeils, des gestes reviennent, que les rêves s’éveillent et émergent, il me faut être patiente pour eux, parce que certains éveils sont des poèmes. ou des livres..

je marche, je marche et je m’arrête subitement lorsqu’un rêve me parle, une mémoire surgit et me rappelle un geste, mon esprit en recueille les pépites et mon coeur engrange tranquillement en triant le vivant des choses mortes. je suis une patience qui marche parmi et mine de rien. je suis un tamis de sens, en rassemblement jusqu’au poème qui dort encore. je ne sais pas ce qu’il faut dire, ni à toi, ni de lui, j’ai oublié ce qu’il faut dire pour rassurer les gens. j’ai oublié, et pourtant je me rappelle, autrefois, et pourtant rien n’a plus d’importance que maintenant, maintenant et la respiration des arbres, le réveil des sèves. l’eau coulante. toute l’eau du monde. le souffle des êtres et des choses, immenses et minuscules. rien n’a plus d’importance que ce qui fait briller les yeux comme des étoiles dans la profondeur de la nuit où je suis.

qui peut dire ce que je deviens sinon cette nuit continue, son brûlant silence …

 

Catrine Godin

Publié dans Poésie du monde

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