Pour toucher l'invisible

Publié le par la freniere

Pour toucher l’invisible, j’ai dessiné en noir l’escalier des aveugles. Les images appareillent du petit port des yeux. Ce ne sont pas les mains qui ont forgé les chaînes, mais plutôt les idées. Les chemins qu’il faut prendre ne sont pas sur la carte. Loin des boutiques branchées, des échoppes à déprime, je voyage à l’estime, à deux ou trois à l’heure. J’offre mes vers en tenancier du verbe. Je ne fais pas dans l’immense. Je travaille le petit, le copeau, la brindille. Je remarque le temps à la couleur du ciel, au vol des nuages, à l’écorce des arbres, à la barbe des boucs, au premier rai du jour atteignant la rosée, au torrent de soleil éclaboussant les toits. Quel plaisir de marcher quand le trèfle sent bon.

        

Le travail n’est plus une vertu mais une vanité. Le salaire a tué la bonté. On vit pour consommer et orner son tombeau. Il ne sert à rien de courir pour arriver premier, la plus grande part de soi reste derrière. À l’écart des néons, j’écoute la langue mystérieuse des forêts. Les muscles saillent sous les maillots des arbres. Ici est l’autre bout de la terre pour ceux qui sont ailleurs. Les questions mal posées trouvent souvent des réponses. On entend mieux la vie quand elle est faite de pluie. Je sors de la maison du temps par la porte des yeux. Je me promène des soubassements du cœur aux terrasses du ciel. J’écris partout comme un chien pisse à tous les arbres. On écrit toujours au-dessus de ses moyens. La métaphore est plus intelligente que son auteur. Je crois à l’alphabet. J’entends craquer la chaise au milieu d’un poème. Je vois la mer entre deux mots, une montagne en haut de la page, la vie qui roule à bille sur le grain du papier.

        

Les bras du capital sont devenus des armes. Le signe de croix n’est plus qu’un signe de piastre et le tchador cache des bombes. La parole de Dieu dynamite les gares, les restaurants, les trains. J’ai longtemps cru qu’il fallait souffrir pour créer. L’amour me prouve le contraire. Trompant ma soif avec la soif, trempant mes lèvres au désespoir, les yeux noircis par la brûlure des larmes, j’ai mis longtemps à sortir de l’auberge. La porte s’ouvre sur une terre inconnue où les hommes sont possibles. Je laisse naviguer un bateau de papier sur le cours des souffrances. Il est rempli de rêves et d’espoirs d’enfant. Est-ce le ciel qui descend ? Est-ce la terre qui monte ? Le boulanger met la main à la pâte, le peintre sa spatule, le poète sa voix. Il faut des ruses de vivant pour aller jusqu’à l’âme.

 

Je ne veux plus être ou paraître un autre. Je veux rester moi-même. Je ne veux plus perdre mon temps dans les banlieues de l’être. Je veux aller plus loin. Un petit mot puis un plus grand, cela me suffit comme adresse, le dictionnaire comme brouette à mots, le parler populaire, le jargon, un bruit de pattes sur l’herbe. Il n’y a pas d’échelle précise du monde. Tout grandit ou rapetisse. Chaque paysage n’est jamais le même. Plus loin, derrière les panneaux publicitaires, il y a encore de la vie. L’hiver joue de la hanche sous ses jupons de glace. Le temps est un grand sac à mots. J’y plonge mon crayon comme un bec d’oiseau dans le grain. J’en sors des images. La vie ressemble à ce qu’on met dedans. Les oiseaux chantent mais ne sourient jamais. Il faut revenir à l’eau, à la terre et au ciel, retrouver l’essentiel. Il y avait de cris bien avant l’alphabet, des phrases dans les gestes, des poèmes bien avant l’écriture, des couleurs bien avant la peinture.

 

C’est quand les mots nous manquent qu’il faut apprendre à vivre. L’air du temps ne chante jamais seul. Quand le discours du monde frappe à la porte, comment traduire en mots les strophes des oiseaux, les virgules du vent, l’acupuncture du soleil, l’éclipse des lucioles ? Les objets s’interpellent dans la maison de l’être. Le bruit des ustensiles se mêle à l’éclosion des ombres. Le vent défait à peine la robe du silence. Si les héros font l’histoire, ce sont les femmes qui font la vie. Je me sentirai toujours plus près de ma mère que du rôle de soldat qu’a du tenir mon père. Là où la connaissance reste abstraite, la poésie respire.  On ne peut écrire qu’avec son souffle, sa joie, ses douleurs, ses tics, cet inconnu qui embête les chiffres. Par rapport au temps, la mort est une forme d’énergie. Elle nous force à vivre. Selon qu’il neige ou pas, l’air est obèse ou plus maigre qu’un os. Au pied des mots, j’ajoute trois petits pas comme un désespéré s’accroche à la lumière, au souffle sur la vitre, au vent sur la poussière. Ce que je ne suis pas recherche l’infini. Ce qui nous manque nous indique la route. Le crayon griffe comme un ongle la cicatrice de vivre.

 

Même quand les arbres perdent leurs feuilles, les racines gardent espoir. Chaque trace de pas réanime la route. Contournant la banquise, j’écris à reculons pour aller plus loin. Ce matin, le fond de l’air est plein d’amour. Le vent du Nord sourit sur le visage des maisons. Une mésange de la hauteur d’un doigt affronte l’avalanche. Un seul crayon porte les livres et fait danser les mots. Est-ce la neige ou le soleil embrouillé par le froid ? Est-ce la vie qui bat à l’intérieur de l’homme ? Sont-ce les voiliers d’outardes qui partent vers le Sud ? D’une ombre à l’autre, je recueille les moindres étincelles. Ce n’est pas le Pérou, l’Eldorado, l’Éden, mais cette poussière minime porte sa part de rêve. Au tri des sentiments, je ne rejette rien, ni les imperfections ni les mots surannés, l’odeur du gasoil dans les essences de fleurs, les pièges à lumière, un cœur qui palpite dans le corps noir des mots, les nœuds de l’ombre qui se transforment en ailes. Tous les gris sont possibles. Même la douleur sert parfois de phare. La moindre des semences est comme un ciel à mettre en terre.

Publié dans Prose

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Christiane Loubier 08/02/2013 21:06


Oui, rien ne germe s'il n'a d'abord été mis en terre.


 


Christiane