Que serons-nous ?

Publié le par la freniere

 

Il n’y a pas vraiment d’écart entre la nuit et le jour, le sourire et les larmes. Chaque parcelle de vie contient les deux. Il y a un gouffre immense entre les contes et les contrats, les comptes et les contras. Le doigt sur la gâchette unit la Bible et le Coran. Les mêmes marchands de canons appuient sur la détente. En Amérique du Sud, les bêtes d’abattoir ont déplacé l’Indien. La coke et le café ont remplacé les fruits. La Banque d’Amérique égorge les péons. À vendre la tempête, la forêt, la lumière, on étouffe la vie. Je ne veux plus de chefs, plus de lois, plus de rois, ni blancs ni rouges ni noirs ni jaunes, plus de dieux, plus d’argent, plus de banques. Je ne veux que des hommes se partageant le pain. S’il faut qu’il y ait un Dieu, que ce soit un manchot, un boiteux, un aveugle, un dieu quittant l’église pour être avec les hommes, une petite fille à couettes ou un hurluberlu, pas un marchand de promesses. Il faut préserver l’âme contre les prédateurs, ménager la rivière pour que chacun puisse boire, aménager la vie comme on fait d’un jardin. Le but de la vie est d’aimer. La vie des riches est contraire à l’amour. Tout y est marchandise. La terre est une famille, la montagne un grand frère, le nuage une sœur. Les ruisseaux sont cousins, les poissons des ancêtres. La terre est l’utérus. On continue d’y être bien après être né.

Les routes n’étaient pas destinées aux voitures mais aux rites. Les routes destinées aux rites sont devenues commerce. Il n’y a plus de dates en quête d’éternité mais des horaires de travail, des échéances, des factures. Il est étonnant que l’avancée de la science ait marqué un recul dans la moralité. On a greffé des chiffres sur le chœur des enfants, des images de synthèse sur les yeux des lézards et des téléscripteurs sur les battements du cœur. L’argent ne devait jouer qu’un rôle insignifiant. Il a pris toute la place et débauché l’amour. Celui qui s’enrichit aux dépens des autres appauvrit l’univers. Autrefois, on parlait de la bouche à l’oreille. On disait des mots tendres. Aujourd’hui, on se parle par les trous du néant. On jappe au téléphone au milieu de la foule. On n’écoute pas les mots mais le bruit des consonnes. On élève la voix pour se sentir vivant.  On émiette le temps sur un téléviseur. On ne croit plus à rien qui ne soit pas à vendre. Fatigués de souffrir, les yeux du paysage iront se réfugier dans l’écorce et le fruit. Je ne suis pas venu au monde pour bâtir des murs mais réjouir la source, semer des fleurs, faire chanter les mots. La graine dans la terre alimente l’espoir. La pomme dans la bouche devient une autre chair.

Aucune pluie n’efface la colère des rides. Que faire quand la douleur du monde vient s’asseoir à ma table ? Baisser les yeux ou lui tourner la tête ? Je suis allé, je suis venu et je n’ai pas trouvé la route. On n’écrit pas sans risque. Quelques mots pour éclairer le monde, tant d’autres pour l’éteindre. Quelques lignes pour aimer, tant d’autres pour haïr. On ne compte pas les jours sans en perdre le compte. Il ne suffit pas seulement d’être con pour écrire, faire du squeege sur les nuages, la brouette sur un fil. Il faut surtout aimer la vie. Dans le cuivre des jours, je taille des trompettes. J’en épluche le son. Ne vous fiez pas à ma couleur de peau. Je suis un Peau-Rouge, un Noir, peut-être un sang mêlé à toutes les racines, de l’écorce à la pierre. Je ne suis surtout pas un Blanc aux larmes de banquiers. Nous sommes tous des Sauvages. Il y en a trop qui s’arrêtent de rêver quand ils s’éveillent. Ils s’obligent à travailler sans savoir pourquoi. Ils caressent leur char mais embrassent leur femme du bout d’un téléphone par peur des microbes ou des lèvres en cœur. Ils se vendent pour acheter ce qui cache leur manque. Malgré tous les flics avec leurs gueules de bois dont on fait les matraques, j’essaie chaque matin de me lever complet, le rêve dans une main écrasant la monnaie et quelques mots dans l’autre pour creuser jusqu’à l’âme.

Je ne sais où me mènent mes chaussures de vent dépourvues de lacet. Je marche à pas de plume au rendez-vous des errants. Je veux répandre des oiseaux dans les ruelles sales, des fleurs sous la peau, des vagues sous le chapeau, des mots faits de lumière sur les carreaux du monde. L’oiseau qui ne chante pas demain porte la voix d’un ange. Je traverse les jours à l’envers des semaines. Les dimanches succèdent aux lundis. Tous les samedis sont blancs dans la marge des livres. Ce n’est pas son habit qui tient l’homme debout ni ses souliers qui marchent. Les mots ne pleurent plus mais saignent pour de vrai. Les bombes pleuvent entre Ismaël et Israël. Si je parle des arbres, des fleurs, des oiseaux, c’est pour supporter l’homme assujetti au fric, les femmes soumises aux flics, les enfants meurtris par la trique des prêtres. Devant les goulags de Staline, j’ai changé Karl pour Groucho et les idées pour la musique. Si le passé me rend obèse, c’est par les phrases que j’ai tues et les gestes ratés. Je les porte en moi comme un pain de famine alourdissant le cœur. J’ai le couteau de Lichtenberg enfoncé dans les mots. Il ne fait pas saigner mais coupe la parole.

Que serons-nous sans contes, sans légende, sans autre voix que celles des portables ? Que serons-nous sans arbres, sans larmes, sans amour ? Que serons-nous sans mots sinon ceux du commerce ? Que serons-nous sans nous quand les monstres d’acier auront tout démoli ? S’il n’y a plus d’espoir, j’écrirai pour en faire. Le passage est étroit dans le regard des hommes. Le visage du monde tient mal dans un cadre. Même si la terre nous mord, il faut tendre la main à la moindre goutte de pluie. J’habite encore le sommeil de l’enfance. J’entends le cœur du temps faire craquer les murs. On ne sait pas trop bien ce que dit la mémoire. Le vent seul rend compte du passage des anges. Je reverrai toujours, le saule, le ruisseau, la balançoire, la peluche et le chat. Dans les jeux de ruelle, j’étais toujours l’indien, mais quand j’étais cowboy, j’échangeais mon colt pour un arc et des flèches et j’enterrais la hache de guerre. À défaut de sous blancs, je traîne dans mes poches des cailloux de ruisseaux. On n’allume pas de feu en frottant de la monnaie. Ma petite ligne de vie me sert de crayon, ma ligne de cœur de grammaire. Mes mots retroussent les iambes du poème, les jambes du décor, les jupes de la vie. Je mêle des papillons aux flocons de la neige. Je mets du vin de glace dans les flacons d’hiver, mes deux pieds dans les flaques, mes yeux sur l’horizon, mes deux bras dans l’azur.

  

Publié dans Prose

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