Quelque chose veille (extrait)

Publié le par la freniere

Le ciel s’étend tout nu sur les arbres, sa robe de nuit accrochée aux étoiles. Un vent lui fait la cour, un vent de belle force, tout en musculature, la peau fraîche, les doigts comme des agrafes, la poigne d’un bûcheron. Les fleurs se couchent devant lui. Des images se peinturent dans ma tête, des phrases en bras de chemise, avec l’accent et le tintouin de la terre, des choses d’air et de salive, des objets de musique, tout ça qui fait la couleur des mots. La vie s’appuie contre ma bouche avec ses goûts et ses odeurs. La parole des herbes, des arbres, des montagnes monte en moi et me pique la gorge. Malgré ses rires d’enfant, ses joies naïves, elle vit sa vie de grande personne, ma voix. Elle met un peu de baume sur le moisi du monde, du beurre sur la page. Les pensées bien assises dans ma tête se lèvent pour danser. Je regarde le soleil. Je le bois jusqu’au bord des paupières, à ras des yeux. Je laisse le vieux malheur couché dans la poussière se mordre les gencives. La main s’ouvre comme une porte à la charnière du poignet. La respiration intérieure contribue à faire bouger les doigts. L’âme se tapisse de vert, celui des feuilles et des fougères, des futailles et du foin. Pour que vienne le fruit, il faut d’abord semer, laisser monter la sève dans la chair en bois d’arbre. Il faut d’abord s’aimer pour que vienne la vie. Le paysage court à la rencontre des chemins.

        

Ce matin, je me sens drette comme un piquet tout neuf. Le mal d’aider, ça vous prend par les tripes, un coup de main, un coup d’épaule, les coudées franches pour basculer le malheur. Ça nourrit mal les os mais ça gonfle le cœur, un peu de chair humaine sur le squelette du froid, une petite fleur dans les ruines. Il y a déjà trop de place pour les mauvaises choses, l’argent, l’orgueil, le fusil. J’aime quand les mots se mettent d’accord comme des sillons sur la page, prêts pour le grain et le soleil. Les images passent devant le rond des yeux et touchent la rétine. Ça fait comme une porte qui s’ouvre sur le paysage, des petites feuilles d’espoir sur les bras des arbustes. Un écureuil mêle son poil à celui des érables. Il annonce le printemps avec sa queue rousse. Les idées noires, les agaceries mentales, la poussière des mots, les choses du cerveau entassées durant l’hiver n’attendaient qu’un signe pour alléger les tempes, une langue d’air frais. Elles tombent comme un vieux manteau. Ça sent déjà la pomme, l’eau boueuse, la sarriette. Je suis tout à la fois l’abeille dans la fleur, la ruche, le pollen et la tartine sous le miel, le sucre dans l’érable et la palette de bois qui tortille la tire.

        

C’est beau le printemps. Il fait clair tout soudain dans le dedans de la tête. Le vent lape une soupe d’herbes. Les yeux s’amusent à rapporter des choses, une fleur en boutons, le passage d’une oie, les traces d’un chevreuil. J’écoute la naissance des gestes, l’éclosion du moment. J’en triture la page comme l’aubier sous le rabot. Je fais ma route dans la sciure des mots. Des décors s’effacent. D’autres se dressent. Les pierres s’allongent à mon oreille, les mamelons des collines, des épinettes en vrac, le mordoré des foins, une plaque de neige restée collée sur une paroi de schiste. Des sons s’étiolent. D’autres surgissent. L’hiver tire à sa fin et j’ai déjà des fleurs dans les yeux. Le ciel est bleu. L’eau du lac s’y reflète avec ses filaments de glace comme des nuages. Le paysage se fait propre, change de linge, se met sur son trente-six. Le vent est une main. Il parle avec de grands gestes, raccommode, recoud, lave les yeux des vitres. Les mains les plus vivantes se démarquent dans l’ombre. Elles sont plus présentes. Elles accaparent le soleil.

 

La neige fond. L’humus prépare déjà la chair des campanules. La chaleur accélère le va-et-vient de la sève. Le temps des sucres bat son plein. L’odeur du bois se mêle au parfum de la neige. Le soleil pose sa joue contre l’épaule des montagnes. La lumière nous parle à travers les ombres. Une aube rose agite la peau fragile du lac. L’humus et les nuages mélangent leurs acides. L’air sans forme s’immisce dans le sans fond de l’être, faisant l’offrande du souffle. On ne voit pas la sève mais on respire son odeur. Entre les plaques de neige, les nuances de couleurs et celles des arômes illustrent les métamorphoses. Lorsque la neige fond, la terre lui pardonne. La chlorophylle s’active dans le cerveau des plantes. Quand la table est dressée, des racines cachées apportent la lumière.

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