Rebelle par nature

Publié le par la freniere

Platon nous dit-on voulait chasser les poètes de la cité car, affirmait-il, ils ne sont pas à la recherche de la vérité mais au contraire, la travestissent par leur art.

Avec tout l’irrespect que je voue à Platon pour cet odieux anathème qui depuis vingt trois siècles pèse sur la poésie et les poètes – parce qu’elle fut et est encore relayée par les « sorbonagres » et autres clercs laïques et religieux qui ne craignent rien tant que la poésie libre et sa charge instable de subversion –

….

En effet, chez les vrais poètes, ceux qui ne sont ni complaisants, ni serviles, ceux qui ne sont ni de cour ni de circonstances, ceux qui ne font ni leur poétique ni leur politique avec les mots et la peau des autres, existe je pense un sens de la dialectique de la nature qui sous la forme la plus brève, la plus musicale, la plus émouvante et par suite la plus motivante qui soit dans l’histoire écrite des hommes, leur parle des voies et des moyens pour atteindre aux vérités essentielles c’est-à-dire au cœur de l’humanité vécue et à vivre.

Beaucoup de ces veilleurs de nuit, de ces guetteurs d’aurore ont été des défricheurs d’avenir, ils ont semé d’étoiles les continents de la fraternité.

….

En vérité, j’affirme que dans une humanité, un monde profondément malade, dans des sociétés mercantiles, consuméristes, égoïstes et cruelles, la poésie est aux yeux des puissants et de leurs zélateurs, de toutes les coercitions et de leurs serviteurs, coupables d’un double crime.

Premièrement, elle n’a aucune valeur marchande.

Deuxièmement elle est subversive.

Il est évident que la poésie au regard d’une société d’un matérialisme technologique envahissant, brutal, dictatorial et primaire ne sert à rien.

La poésie cela n’entre pas comme un additif supplémentaire dans l’effrayante liste de la chimie agroalimentaire. La poésie cela ne permet pas d’accroître l’épouvantable pouvoir de destruction de l’espèce humaine stocké dans les arsenaux de la mort.

La poésie, cela n’augment pas l’indice d’octane du combustible pour les véhicules automobiles. La poésie, cela n’est pas coté en bourse et ne permet pas de juteux bénéfices. Elle serait donc inutile, c’est la son premier crime.

Mais cette chose inutile parce que sans valeur marchande ne se contente pas d’être inutile, elle est en plus dangereuse.

En effet, rebelle par nature, elle fait appel à l’intelligence, aux plus belles qualités humaines, à l’élévation de la pensée, à l’amour absolu de la liberté.

Elle est un support pour l’imaginaire, un envol pour le droit au rêve, un moyen pour l’action.

Elle peut être déployée et généreuse comme une main que l’on offre, puissante et révoltée comme un poing que l’on serre, ronde et vibrante comme une bouche ouverte au cri.

On peut la garder au creux de la main pour s’en désaltérer ou rafraîchir autrui mais plus on veut la serrer, comme une poignée d’eau, plus elle file entre les doigts.

Nul barreau, nul barbelé, n’a pu durablement l’emprisonner, l’arrêter, la faire taire et c’est là son deuxième crime impardonnable.

Tous les pouvoirs, toutes les coercitions, banque, argent, Etat, presse, police, armée ne détestent rien tant que ce sur quoi ils ne peuvent exercer un contrôle absolu, que ce qui leur échappe et par nature et par fonction la poésie leur échappe.

 

Yann Orveillon

Publié dans Poésie du monde

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article