Sur les épaules du vent

Publié le par la freniere

Dans le grand verre des hommes, le monde se vide et se remplit. Je me désaltère à l’eau du paysage. Il manque toujours quelque chose pour faire un tout. À la longue, les trains de chaises que j’inventais enfant sont devenus des phrases. Nulle gare ne les attend si ce n’est celle du cœur. D’artère en artère, de passager en passager, de valise en valise, le réseau de l’enfance continue de grandir. Une multitude de points remplace la durée puisque rien ne s’arrête vraiment ni le départ ni l’arrivée. Chaque monde est aussi l’autre monde. Je suis en train d’écrire. L’imaginaire déplie ses rails comme de l’encre sur la page ou le soleil pompant la sève. Il arrive que le train se perde en pleine campagne. J’en profite pour respirer des yeux à même les nuages. J’accroche ma pensée à l’émotion des arbres. Je sens en moi la joie des cerisiers qui se couvrent de fleurs. J’essaie de lire le paysage. Je crois voir des u, des h, des w, en minuscule ou majuscule, des virgules posées sur la paille des nids. Dans la prose de campagne, il est difficile de rimer.  La voix monte vers le ciel sur les épaules du vent. Quelques épinettes se cramponnent aux collines pour ne pas déraper. Pour certaines plantes, la chlorophylle sert de pensée. Lorsque j’agite mon crayon, de petits faons gambadent sur la page. Chaussé de lunettes, je n’ai pas froid aux yeux. Je vois la mort en face comme je vois la vie.

 

        

On n’écoute plus les bruits de la vie. On écoute les marchands. Tout ce qui nous unit à l’essentiel se perd. S’il n’y avait pas beaucoup de larmes dans mes pages, j’aurais honte. Celles qu’on ne verse pas ou qu’on verse pour les mauvaises raisons nous déméritent d’aimer. S’il n’y avait pas la révolte où serait la justice ? Certains jours, je n’ose plus marcher. Le ravin des années s’ouvre devant moi et je n’ai plus mes ailes. Les images que nous habitons ne cessent pas de grandir ou de rétrécir. Le temps est élastique. Le plus petit objet secoue les apparences. Le silence de la nuit enfile ses chaussettes. J’aime ce silence uniquement strié par le violon d’une mouche, ce silence où l’air n’a plus d’écho, où le vent se fait sourd. J’aime les pommes gonflées de jus par un excès de bonheur, celles qui coulent dans la bouche et le rebord des lèvres.  Je me laisse porter par le souffle du temps, les rires doux du vent qui détachent les phrases. Je ne veux pas des fleurs coupées de leur mémoire. Je les veux bien plantées dans la terre, sensibles au passage des abeilles. Je ne veux pas des phrases trop guindées. Je les veux semblables au mercure d’un thermomètre qui monte ou qui descend.

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article