Tout ce qui meurt peut vivre

Publié le par la freniere

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st-il mort, ce matin, le dernier rire d’enfant ? Les oiseaux tombent à pic sans qu’on sache pourquoi. Le poids des hommes, peut-être, son poids d’or et de sang ? Le soleil bouge à peine. Le vent grince des dents. La terre tourne en rond comme un pneu de voiture. La notion de profit est une vis sans fin au ventre de la terre. À chaque tour d’écrou, ses entrailles se vident. On ne sait pas jusqu’où va le silence. Il ne le dit jamais. J’ajuste mes regards avec les yeux des loups. Je n’ai rien et je n’envie personne. Trop vaut moins que rien. Le langage du rêve est plus riche que celui des banquiers. Il suffit d’un crayon pour redresser l’échine, d’un bruit d’eau dans l’oreille pour entendre la mer. Quelques mots courent sur la page, soufflant sur la poussière du temps. La vie est là, sur la table, prête à vivre, à commettre le monde, se laisser prendre au jeu et toucher l’invisible. Les plantes se réveillent sous la vertu solaire. Il y a des fées cachées entre les lignes, des anges tachés d’encre. Un verbe rutilant imite le saumon. Il remonte le cours jusqu’au frai des étoiles. Une pierre peut chanter. Un arbre peut pleurer. Tout ce qui meurt peut vivre. Un bruit de pomme croquée m’éclabousse l’oreille. Une tache de lumière déchire le rideau. Les phrases font le dos rond. L’odeur du pain grillé se mêle aux vocalises. D’un sens à l’autre, ma voix change d’habit, toujours prête à renaître pour taire le chagrin. Ce qui vient sur la page redessine le monde. Les pas sur le chemin lisent l’envers du ciel.

         L’homme ne supporte pas longtemps le silence. Quand tout se tait, il se met à parler. Il ramanche l’espoir avec des clous rouillés, des planches de salut et des paroles mortes. Le sang se perd dans son ombre. On n’a jamais éteint le bûcher des sorcières et les asiles sont pleins de poètes maudits. Les anges cachent leurs ailes entre les parenthèses. Les bancs vides offrent aux pauvres un havre de fortune. J’attends que le printemps vienne réveiller les fleurs à force de soleil et de pluie, à force d’abeilles et d’oiseaux-mouches, que le désert invente l’eau, que l’arbre reconstruise une maison de feuilles, que l’herbe se relève sous les bottes du soldat, qu’un petit corps de plumes s’envole vers le ciel, que le pain se partage entre les mains des hommes. Toute l’énergie des mots s’abreuve du silence. Quand le poêle charbonne, il ne s’agit pas de vénérer la cendre mais d’attiser la braise. Derrière chaque paupière se cache un arc-en-ciel. Le sol reconnait chaque pas d’un enfant. Les arbres le saluent. Le visage des choses se remet à sourire. La sève ne dort jamais, elle rêve sous l’écorce. Ceux qui n’ont pas de nouvelles laissent toujours un pain frais sur la table, une lampe allumée.

         Le froid nous lie plus fort les uns aux autres. Comme pour se réchauffer, on rapproche nos corps, on se serre les coudes. Dans les yeux du poète même la nuit voit clair. Le sang des mûres sur la bouche, de l’herbe dans les yeux, j’ai passé mon enfance à courser l’arc-en-ciel et les hélicoptères des érables. Je continue avec un bout de crayon. Un mot qui nomme la chose vaut bien plus que la chose. L’eau tinte entre mes dents comme un cristal de mots. J’écris avec mon corps. Je marche avec ma tête. Sur mon cahier de notes, les pages restent assises mais les mots sont nomades. Ils saisissent d’une main une poignée d’étoiles, traversant l’hiver à nu comme le font les arbres. Depuis la cage des marelles, je transporte avec moi le cœur chaud d’une mère, le front haut de mon père, la main tendue d’un frère. Comme un enfant, c’est à coups de langue que je lave les mots. Quand les hommes ont commencé de parler bien des chaînes sont tombées. C’est avec les idées que tout s’est embrouillé. Dans le peu qui nous sauve, un ange bat des ailes. J’écris pour préserver ma langue des charabias ambiants, atteindre par la voix la dimension des mots, faire éclore des phrases dans le nid des oreilles. Il faut aller, bien sûr, mais ne jamais se rendre.


Publié dans Prose

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