Tout dire ou ne rien dire

Publié le par la freniere

L

e volcan s’est rouvert. Les oiseaux disparaissent. Tous les fleuves débordent et les poissons périssent. Le destin va de travers. La belle au bois dormant s’éveille avec les dents pourries. Je fais un petit tas avec les larmes blanches, les brindilles cassées, les cheveux du vent. J’en fais un petit feu où se réchauffent les fantômes. Que de frôlements d’ailes, de cous tendus, de coude à coude dans une musique d’os. Je n’ai qu’une ficelle en papier pour retenir le tout, un mince fil d’Ariane. J’ai toujours dans ma poche un carnet de poésie, quelques grammes de rêves, un kilo d’heures sur le dos. Je glisse l’impossible dans le nœud de ma voix. Déjà tête brûlée dans ma soutane d’enfant de chœur, je buvais du vin de messe. J’avais la gueule de bois dont on fait les cercueils. Je ne bois que de l’eau maintenant pour éteindre ma soif. Imbibé d’encre bleue, je me saoule de mots. Ma tête fait des pieds et des mains. Mon cœur bat la breloque dans son carrosse d’os. Je n’écris pas pour les rombières ni les commères de quartier, les comme-ci, les comme-ça, les commentaires des gazettes, les girouettes, les pirouettes. Je ne fais pas dans la réclame ni la clameur des sirènes mais des reprises de grand-mères sur la dentelle de l’âme. Je n’écris pas pour les petits plats dans les grands plats mais les pieds dans les plats. J’écris pour la colère et le plaisir du pauvre, pour cracher dans la soupe, pour la tendresse des érables et l’amitié des loups. On peut tout dire ou ne rien dire, mais que faire avec ce qu’on ne peut ni dire ni taire ? La même étoile jaune mène les mages à Bethléem et Max Jacob au Camp Drancy. Entre deux pains de dynamite, le boulanger s’immole au croissant des imams. Les poupées qu’on maquille sont des enfants déchus. La terre et le soleil se rejoignent dans l’eau. L’abîme se conjugue avec le firmament.

         Le temps ne marche plus, il tourne sur des roues. Je préfère les secondes aux pieds bots, les heures aux jambes longues, les semaines en retard sur le départ des trains. Il n’y a plus d’été. Y eut-il un hiver ? Le temps n’est plus le temps mais le pouls des horaires. La météo du cœur ne prévoit plus de soleil. Je suis comme un aveugle amoureux des oiseaux. La brume s’épaissit comme une fille un peu grasse qu’accompagne en silence un bonhomme de rien. Si j’aime les couleurs et l’envol des freux, c’est pour laver mon âme. Je traîne ma mémoire comme un vieux portuna aux scalpels rouillés. L’avenir change de nom selon l’âge de l’homme. La voix change de ton de l’enfant au quartaïeul mais la même chanson use les cordes vocales. Les marelles effacées cherchent les petits sauts sous les traces de pneu. Les flaques d’eau reflètent les fantômes qui passent.

         Faiseur d’arbres et jeteur d’oiseaux, j’habite un corps végétal, la mine à ciel ouvert d’une forêt de mots. On vit toujours un peu dans les roses et les choses. On est fait de chacun essayant d’être soi. Le jour se relève d’un craquement de vertèbres. J’ai vu et entendu ce que la pierre cache, la première parole et le dernier silence. Il fait toujours minuit quelque part à midi. Il fait toujours fragile quand on parle de l’âme. Il fait toujours plus pauvre quand on parle d’argent. Il fait toujours plus beau quand on parle d’amour. Par le trou de la serrure, la poésie invente un autre paysage. Je n’écris pas pour les pare-chocs, les smokings, les tarmacs mais les souliers de bœuf, la trace des lézards, le frottis des joubarbes. J’écris sur mes deux jambes comme des troncs de chair pour aider le silence à supporter le bruit. Moins je pèse plus je pense. Ce n’est pas le corps sain qui fait le cerveau lent. Ce n’est pas le discours que regrettent les sourds mais le chant des oiseaux. Le cœur en cage, l’homme n’a plus d’éthique mais le licou d’une étiquette, âme en solde, corps à vendre. Ange déchu, ses omoplates ont remplacé les ailes.

         Le progrès de l’âme est en retard sur la technologie. De la gorge du lys à l’oiseau-mouche, nous sommes passé des travaux d’Ulysse à la chiourme d’usine, du partage du pain aux dividendes bancaires, de la cueillette des fruits à la mise aux enchères des ressources humaines. Il faudrait revenir à l’émotion des plantes. Les doigts des arbres bougent pour caresser le fruit. La forêt tout entière rassemble ses visages. Les oiseaux se répondent d’un nid de paille à l’autre. Les dards des racines butinent le terreau. J’avance pêle-mêle dans mes mots, titube dans la foulée des actes. Des bouts de vie réelle s’immiscent dans mon rêve comme des éclats de verre. Les petits poings des mots se ferment sur le sens et cognent contre mes tempes. Le vent tourne sans fin. Le temps s’allonge sur le dos. Je parle peu aux hommes. J’apostrophe les murs, les choses, les idées. Je retraduis les arbres, les pierres, les ruisseaux. Je ne sais pas dire à demain. Je m’imagine toujours plus loin. L’enfer serait de ne jamais mourir.

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article