Un brouillon

Publié le par la freniere

Ceux qu’on installe dans la merde, on leur fait croire qu’elle sent bon. Ceux qui détiennent le pouvoir finissent par croire qu’ils le méritent. Heureusement qu’il y a toujours des exceptions. Dans le silence des grands fonds, les mammifères marins sont les seuls à faire de la musique. Je voudrais que mes mots soient le langage des dauphins. Je traverse la vie sur un crayon à bille. Laissant flotter mes oreilles dans le concert cosmique, je traverse la vie sur un crayon à bille. Le jardinier à la fin de sa vie est le père de tant de fleurs, de tant de plantes, d’une forêt entière. L’univers est fait de petits riens et le grand tout de petit peu. C’est quand ils parlent d’âme à âme que les hommes se comprennent. Tout le reste est littérature et chicage de guenille. Le livre de mes yeux n’est encore qu’un brouillon. Je voudrais voir plus loin que le pas de la porte. Oui, le bonheur existe. Il s’acoquine avec l’amour. Il parle toutes les langues mais il se tait pour embrasser. Il se conjugue à tous les temps dans la grammaire des sourires.

        

La terre entière est mon pays avec ses pierres, ses fleuves, ses vases digérantes, ses vents tout chargés de paroles. Enterrez-moi où vous voulez, mais que ce soit dans du vivant. Dans les maisons anciennes, je n’enlève pas les housses, seulement un peu de poussière sur la table pour poser mon cahier. Je colore les scories d’un peu d’encre scolaire. Dans les supermarchés y a-t-il encore de la tendresse humaine ? Traversant les champs de mines, je m’accroche au dernier cerf-volant. On a fait d’une bonne terre donneuse des parcs à bungalows. Plus rien n’est gratuit. On doit payer pour l’eau et même l’air des pneus. On cotera bientôt le soleil en Bourse. Le printemps deviendra hors de prix. Les sitelles, les corneilles, même les coccinelles se cherchent une maison.  Les meubleurs de silence en sont réduit au kit, les inventeurs au mode d’emploi. Je ne comprends rien aux hommes de ce temps. La main cherche une main dans le cours des souffrances. Je cours dans la foule à l’envers du troupeau. Je mêle aux pluies d’été mes légendes de neige, mes bouscueils aux déserts, aux nids d’acier des villes des milans de mille ans. Il ne sert à rien de se faire des accroires. Plus avant et plus oultre, les mêmes questions se posent. Ceux qui savent répondre ne vivent pas vraiment.

        

Face à l’éternité, l’économie est un anachronisme. Elle n’est au service de personne. Elle asservit tout le monde. Je laboure la terre avec de vieux mots. Je grimpe les phrases à pic avec des mots grichus. Je bine l’univers avec un stylo feutre. Le réel est un masque où étouffe le rêve. J’apprends à regarder à l’école des yeux. Quand je retrouve ma forêt, je m’enfonce en elle comme en moi-même. Le bois du cœur s’emplit de sève. Chaque pépin remonte en arbre. Chaque brin d’herbe est promesse de vie. Qu’importe que mes bottes prennent l’eau si la terre est vivante. Je préfère le rhume au stress des banlieues. Il faut pour traverser l’hiver des regards de feu, la confiance des pas sur les chemins de glace, la boussole du cœur où se perdent les routes. Le lait froid du matin a remplacé l’eau vive. La pelle du vent soulève la neige trop légère. La sève est en dormance sous l’écorce des choses. La vie se racotille quand la mort est dedans. Le sang coule quand même et réchauffe le cœur. À l’école de l’air, les arbres sont des compagnons, les loups des camarades. Les petits suisses roux font les cancres dans la classe des feuilles. Dans la maison du pauvre, le bol du bonheur attend la soupe chaude. L’enfant punit dessine ce que personne ne voit. Tout un travail souterrain fait remuer les lèvres. Je continue ma route au-dessus de l’abîme sans lâcher mon crayon.

Publié dans Prose

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