Un écrivain primitif

Publié le par la freniere

Il y a longtemps que j’attends ce moment : pouvoir me mettre à ma table de travail (une petite table bancale sous un manguier, au fond de la cour) pour parler d’Haïti tranquilement, longuement. Et ce qui est encore mieux : parler d’Haïti en Haïti. Je n’écris pas, je parle. On écrit avec son esprit. On parle avec son corps. Je ressens ce pays physiquement. Jusqu’au talon. Je reconnais, ici, chaque son, chaque cri, chaque rire, chaque silence. Je suis chez moi, pas trop loin de l’équateur, sur ce caillou au soleil auquel s’accroche plus de sept millions d’hommes, de femmes et d’enfants affamés, coincés entre la mer des Caraïbes et la République dominicaine (l’ennemie ancestrale). Je suis chez moi dans cette musique de mouches vertes travaillant au corps ce chien mort, juste à quelques mètres du manguier. Je suis chez moi avec cette racaille qui s’entredévore comme des chiens enragés. J’installe ma vieille Remington dans ce quartier populaire, au milieu de cette foule en sueur. Foule hurlante. Cette cacophonie incessante, ce désordre permanent – je le ressens aujourd’hui – m’a quand même manqué ces dernières années. Je me souviens qu’au moment de quitter Haïti, il y a vingt ans, j’étais parfaitement heureux d’échapper à ce vacarme qui commence à l’aube et se termine tard dans la nuit. Le silence n’existe à Port-au-Prince qu’entre une heure et trois heures du matin. L’heure des braves. La vie ne peut être que publique dans cette métropole étonnamment surpeuplée (une ville construite pour à peine deux cent mille habitants qui se retrouve aujourd’hui avec près de deux millions d’hystériques). Il y a vingt ans, je voulais le silence et la vie privée. Aujourd’hui, je n’arrive pas à écrire si je ne sens pas les gens autour de moi, prêts à intervenir à tout moment dans mon travail pour lui donner une autre direction. J’écris à ciel ouvert au milieu des arbres, des gens, des cris, des pleurs.


Dany Laferrière

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