Un être de parole

Publié le par la freniere

Je ne suis pas un homme de lettres, mais un être de parole. Les épaules, les mots, les mains, tout bouge quand j’écris. On peut rester ludique, tout en donnant aux mots, même les plus légers, un poids métaphysique. Chaque phrase qu’on écrit doit respirer plus large que les mots qui la portent. On ne peut pas écrire sans un minimum de révolte, un peu d’ange et de bête, un soupçon d’absolu. Du mont Beloeil au mont Ventoux, du Richelieu au vaste Saint-Laurent, ma mémoire s’écoule avec l’eau des années. J’ai laissé la ville derrière moi sans faire de bilan. J’ai perdu toutes les guerres. On perd toujours la guerre quand on cherche la paix. À cinq ans, j’étais déjà ailleurs. Aux prises avec le rêve, les images, les mots, les gens autour de moi me semblent un autre monde. Il a fallu combien de millénaires pour qu’éclose une rose, combien de pierres frottées pour inventer le feu, combien de pas pour faire un pas, combien de cris pour dire un mot, combien de coups pour une seule caresse, combien de portes closes pour une clef des champs ? La mort d’un homme n’est pas un drame, c’est sa vie qui l’est, sa vie atrophiée, mutilée, sa vie réduite à une monnaie de singe, sa terre qu’on spolie. Asservi au gagne-pain, il est difficile de rêver un peu plus loin que soi. L’invention du commerce a fait vieillir la terre. L’éden est devenu une salle de foire où les jardins ressemblent à des comptoirs de vente. Il y a trop d’écart entre le blé du moissonneur et le pain du marchand, le poisson du pêcheur et celui du vendeur. Le moule d’une main a remplacé le geste.

 

Quand l’homme n’est pas une brute, quand il bouge par amour, son geste le plus banal devient une œuvre d’art. Lorsque le mois de mai déshabille les filles, il habille les branches. Pour les yeux des passants, les décolletés remplacent les bras musclés des arbres. À la cueillette des framboises, même s’ils ont les jambes grafignées par les ronces, les enfants ont des regards de fruit, des sourires de jus, des joues couleur de joie. Les papillons font de la réclame pour la beauté des choses. Les anges montent au ciel sur des échelles de coton. On me prescrit des heures quand je manque de temps. Je veux l’éternité qui soigne de la mort. Je ne veux qu’un instant s’il agrandit l’espace. La pichenette d’un mot peut ébranler la phrase, une simple voyelle qui retourne sa veste, une consonne qui roule jusqu’au bas de la page. La route se prolonge en lacet mal noué. Je tombe et je repars sur mon propre papier. Il y a une géométrie des mots qui ne doit rien aux chiffres. Le mot plaine est horizontal, le mot montagne vertical. Le mot source s’étire jusqu’à  plus soif. Le mot maison réchauffe les voyelles du froid. Je m’endors toujours sur un beau mot tranquille.

 

Loin des longues autoroutes, sur un petit sentier, je regarde naître ce qui est en puissance. Les cabanes à moineaux se remplissent de chant. Les canisses des fleurs attendent l’eau de pluie. Un merle du matin turlute sur une branche. Je l’entends sans le voir. J’écoute passer le vent et siffler les mélèzes. Pendant ce temps, là-bas, des hommes, front baissé sur un tapis de prières, se relèvent pour tuer. D’autres, ailleurs, vissés sur un écran, lancent des bombes sans quitter leur chaise. Leur haine se répond. Pour faire contrepoids, je bricole des fleurs dans l’atelier du jour. Ma plume va de gauche à droite sur la route en papier. On se tue sur les grandes artères. Sur les sentiers, on ne veut rien briser, ni mousse ni brindille. On s’arrête devant un oiseau-mouche. On avance mot à mot avec des pas de Sioux. Les mains derrière le dos, je suis debout parmi les arbres à causer tête à tête. Quand le soleil les traverse, leurs éclaircies ont des visages plein de sourires. J’interroge les plantes, les petits fruits, les pierres. En consonance avec les oiseaux, mes yeux gravissent la montagne. Je marche dans mes mots comme on marche sa terre. L’écriture est un corps en mouvement. La route est le début des pieds. Il me faut des sapins, des montagnes, des ruisseaux pour écrire. Il me faut de la neige pour rédiger l’hiver. Un caillou dans la poche, c’est un peu de montagne que je porte, un peu de ciel dans une plume d’oiseau, un peu d’éternité dans les yeux de ma mère. Quand on n’a plus de mots, il reste la violence. Sous la peau des années, des échardes soudain déchirent la mémoire. Je puise tour à tour dans un grand sac de larmes ou dans un bol de rires.

 

À force d’être mise à mal, la nature se révolte contre l’homme. Les pieds des arbres s’en tordent les orteils. Le ciel rougit comme une adolescente surprise par le sang sur ses cuisses. Soumise aux esquisses marchandes, pommelée d’hématomes, la terre encore jolie devient de plus en plus la tête de pont de l’enfer, un triptyque de Bosch. On mord sans vergogne dans le fruit défendu. J’ai passé mon enfance enfermé dans l’autisme. Assis sur le plancher en Bouddha gringalet, je regardais les autres sans les voir. Je détaillais les muscles des chevaux dans les nœuds de bois des murs, les rainures entre les lattes. Je caressais du doigt tous les minous de poussière. Je répondais sans voix par les tics et les cris. Je n’aimais que les pierres. J’ai peu à peu pris corps dans les mots. Derviche à la dérive, soufi de pacotille, poussé par de menues paroles dans le courant insatiable des mots, il ne me reste plus qu’à mordre l’indicible avec les crocs du cœur. Mes mots inprononcés se sont chargés d’hémoglobine. Leurs phrases saignent sur la page et tachent mes cahiers. Leurs sentiments complotent dans la chambre de l’être. On ne revient jamais de son enfance. Des souvenirs remontent de la vase du temps et m’interdisent de dormir. J’écris d’instinct dans la nuit blanche des pages.  Même si le végétal s’abouche à la mystique, que le sacré s’entremêle au profane, il faut plus que de la chair pour aimer. Le bec dans le calice d’une fleur, le colibri s’adonne à la joie d’exister. Chaque baiser est une sorte de miracle. Il y a dans chaque heure une seconde de vérité, une leçon dans chaque chose, dans chaque pas sur la route, dans l’en-soi des racines, dans les plus humbles fleurs. La terre est solidaire. Les brins d’herbe s’appuient l’un sur l’autre pour affronter le vent. Je les imite avec des mots.

Publié dans Prose

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Christiane Loubier 16/02/2013 22:35


Je ne suis pas une homme de lettres, mais un être de parole. JML


Très juste, un autre a écrit : 


La poésie, c'est une chanson qu'on parle.


Paul Fort