Un mot entre les dents

Publié le par la freniere

 

Il suffit d’une ficelle pour soutenir le monde, d’un tour de plus sur le manège, d’un poil sur la main, d’un mot entre les dents, d’une bouteille à la mer. La tentation d’écrire m’agite à tout moment. Je laisse des traces de pas tachés d’encre et d’images, des cicatrices de sens, des échardes verbales. Je ne suis qu’une vague dans la cohue de l’eau. Certains matins d’hiver, je réchauffe mes mains à lire le courrier. Il faut tant de flocons pour décrire la neige, tant de fleurs, tant de plantes pour écrire la terre, tant d’étoiles éteintes pour éclairer la mer. Trop d’idées meurent de faim dans une parenthèse. Trop d’images s’embrouillent dans la brume des chiffres. À défaut d’un pays, j’habite l’alphabet. Quand deux verbes se suivent, je marche dans leurs pas.

Un nuage endormi laisse pendre sa main sur l’épaule des pins. Un arc-en-ciel de feuilles interroge l’espace. Le baiser d’une graine fait germer l’espérance. Les agapanthes en fête embaument l’air du temps. Certains oiseaux sanglotent pour un arbre qui souffre et le vent les console en caressant leurs ailes. Pendant ce temps les hommes s’entretuent pour un Dieu. L’échelle dans le pommier servait de partition à l’enfant que j’étais. Je transportais mes rêves dans une brouette en bois, ma voix dans une flûte, mon espoir en sautoir. Tant qu’il y aura de l’eau, les fleuves souriront. Tant qu’il y aura des mots, les lèvres s’ouvriront. Je cherche la lumière où d’autres font de l’ombre.

Fermant les yeux trente secondes, je reconnais l’odeur derrière le paysage, la douceur d’une main, l’appel d’une mère. Tant qu’il y aura des morts, je chanterai la vie. La terre offre son corps dans un panier de fruits. J’habille ce matin de quelques mots sonores comme l’œil écarquillé d’une fleur au soleil. J’écoute les oiseaux qui coursent les nuages et le trille des choses sous la lumière du jour. Le temps se déshabille dans le chant de l’instant. J’inverse les questions, les réponses et les doutes. À force de planter des mots, les phrases courent partout, de la cave au grenier. Les oiseaux font leur nid avec les adverbes et pondent des poèmes.

Quand les mots sont des ronces, ce sont les yeux qui saignent tout au bout de la phrase. Dans la forêt des idéologies, pour chaque homme adossé à l’arbre, il y a toujours un tireur assis. Il y a des portes qui ne savent pas s’ouvrir, des vitres sans sourire, des maisons sans amis. Je préfère habiter une mansarde en fleurs, la Bastide à Milou, le palais du facteur Cheval, une simple peau d’homme. Il y a aussi des maisons pleines de livres, des machines à pluie, des arcs-en-ciel cachés. J’écris les yeux fermés pour trouver la lumière. Quand on sème des pleurs dans une terre en fleurs, ils poussent en sourires. Qu’il pleuve ou fasse soleil, il fait toujours beau quand on sème ou qu’on s’aime.


Publié dans Prose

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