Un paysage de microbes

Publié le par la freniere

J’ai retrouvé un vieux carnet sous la galerie. La neige a remplacé les mots par d’étranges dessins. L’encre des pages s’étire en volutes pourries. Un peu de rouille au bout des phrases témoigne du passé. Un paysage de microbes a envahi les marges. À quoi sert-il d’opposer la vie à la mort, la cendre au feu, l’huitre à la perle, le geste à la parole, alors que ce ne sont que des processus de métamorphose. Nous devons cesser d’agir en déserteurs du vivant. Plus l’homme acquiert de la vitesse, plus il est lent à se pénétrer de sagesse. L’évolution technologique ne change rien à l’évolution biologique. Malgré tous les progrès de la science, nous ne sommes guère plus évolués que l’homme du Cro-Magnon. Il est plus facile de marcher que de voler. Ce n’est pas de lever des haltères qui nécessite le plus de muscles, c’est simplement de sourire. Je ne crois pas à supériorité de l’homme. À une certaine époque, sans le flair des chiens, il serait mort de faim. Les fourmis, utilisant l’odeur comme langage, n’ont pas besoin de mots pour se comprendre. Les abeilles possèdent leurs rites funéraires. Les pigeons voyagent grâce au magnétisme terrestre. Les salamandres ont cent fois plus de chromosomes d’ADN que les mammifères.

 

Quelque chose nous est tu et bouche nos oreilles. Quelque chose n’est pas dit que je cherche à entendre. J’interroge les ombres. Il y a des mots qui saignent et font souffrir. C’est parfois pire quand ils se taisent. La lumière étouffe dans la chambre du social, le sénat des conventions, le train-train quotidien. Elle respire plus à l’aise dans la solitude. À chaque orage, je redécouvre le tonnerre. Mes mots sentent l’érable, le pommier, l’hémorragie de l’herbe et la dernière neige. Ses antennes à l’affût, un insecte s’anime dans un pot de pensées. Le trouvé et le cherché se rencontrent dans un mot. Je bâtis ma demeure avec le réprouvé, les pierres qu’ont rejeté les bâtisseurs, le robinet qui fuit, les chaises bancales, les chambranles sans porte, les souliers du même pied, les bas dépareillés, le pain perdu, une maison à ciel ouvert, sans fondations, sans toit, sans autres murs que le vent. Dans la limaille des pas, le départ et l’arrivée sont des aimants. Pour connaître le paysage, il faut devenir le paysage. Pour bien connaître l’homme, il faut sortir de l’homme.

 

Les mains existent lorsqu’on les ouvre, lorsque les doigts se tiennent debout, lorsque la peau s’offre à la peau. Les mots existent avec la voix. Il faut vivre debout. Ceux qui se couchent devant la loi rampe déjà vers la mort. C’est de bouche à oreille que j’appréhende le monde, d’une langue à l’autre, d’une ligne à l’autre. Les choses qui restent à faire encombrent le chemin. La mort se nourrit de ce qu’on ne vit pas. Il ne faut pas tromper la faim. Il faut semer du blé et faire avec des mots un peu plus que du rêve. J’ai envoyé des mots au percepteur d’impôts. Il a taxé mon sang. Je dois payer chaque page avec un cheveu gris, chaque phrase avec des rides, chaque poème de ma vie. Dans chaque mot, il y a tous les mots. Dans chaque œil, il y a tout à voir. Dans chaque main vide, il y a tout l’avoir du monde. Il y a tout l’être dans un verbe. Il y a du ciel dans chaque goutte de pluie et dans un grain de riz toute la faim du monde. Le poème est un chien qu’on appelle, un chat qui part et qui revient sans qu’on sache pourquoi. La parole est une huitre difficile à ouvrir, un escalier dans l’air, une marche sans fin. Chaque instant est inutile pour les morts. Il n’habille que les vivants.

 

Certains atteignent l’infini avec un peu de poussière, un bout de bois, deux ou trois mots. D’autres s’étouffent en regardant le ciel. Certains portent leur vie comme un costume mal taillé, les manches retenues par les épingles du malheur, les épaules cintrées à la hauteur du désir. Les années coulent par les poches trouées. Il y a tant de blessures, une vie ne suffit pas à éponger le sang. Quand je pars en chaloupe, je n’apporte pas de canne ni de ligne à pêche. Seul un petit cahier me tient compagnie. Mon crayon sur le papier est comme les rames agitant l’eau. Les phrases font des cercles. Je me laisse dériver vers les contours du lac. J’avance en écrevisse, l’odeur de l’eau en embuscade sous le nez, le bruit des vagues dans l’oreille. Toutes les choses disparaissent derrière les apparences. L’objet se perd dans son image. L’écriture est une science d’abeilles. Chaque jardin a le visage du jardinier. Les plantes y corrigent les erreurs des hommes. Dans la remise du temps, mon crayon brille entre les arrosoirs et les râteaux. Chaque geste est la pensée d’un muscle, chaque paysage l’idée d’une saison. Dans la mémoire de la neige, chaque flocon se distingue des autres. L’harmonie de la nature ne tient pas du rangement. Il n’y a pas de tri entre les herbes et les cailloux. Écrire, c’est naître à chaque mot.

 

Les saisons ne vieillissent pas malgré le temps qui passe. Errant perpétuel en manque de voyage, je ne tiens pas en place. Chaque fois que la routine s’installe, j’incendie la demeure. Une fois le bois brûlé, la pluie lave les cendres. À chaque coup de poignard, le goût du sang s’estompe mais la blessure subsiste. J’apprécie de loin la vie amoureuse des plantes, l’intimité des pierres et des couleuvres d’eau, la connivence des saisons. Mes yeux remuent comme une guêpe dans un essaim d’images, une plume d’oie dans un dessin mental. La forêt se partage les épines et les feuilles, la fougère et l’humus. L’érable ouvre ses bras pour soutenir un ciel que le pin veut crever. Le soleil réchauffe le visage des clairières. J’écoute la rumeur des mots. Ce sont des pies voleuses d’âme qui nichent entre les pages. Je ne me soucie guère de ce qui est moderne. Je lui préfère le vivant.

 

Le passé est une fiction de ce qui a été. Il y a tant de merde dans la mer, tant de carbone dans l’air, les bateaux en bouteille font naufrage et les oiseaux de papier n’osent même plus voler. La lumière étouffe sous les néons comme l’herbe sous le béton. Les saisons se dérèglent et les hommes encore plus. Je ne suis pas techno, mais plus sandale que moteur, plus luciole que néon, plus écolo qu’affairiste, plus tige que tuteur, plus élève que savant. J’échangerais volontiers une voiture de l’année pour un petit mot qui boite, un bolide pour une brouette. J’appartiens à vie. C’est quand on pense que la vie nous appartient qu’on se permet de la détruire. Sous la toiture des cheveux, des bûches éclatent dans l’âtre du cerveau. Un oiseau niche entre les cordes de mots. Des milliers de paysages apparaissent. Une page devient une forêt, une autre un océan. Il y a des arbres qui m’apprennent à lire, des bêtes qui chuchotent à l’oreille des vents, des peintres, des poètes, quelques hommes debout qui bandent par amour. J’ai quitté Cioran pour revenir à Camus. Devant l’absurdité, l’amour et la beauté sont les seuls remèdes. La terre est belle qu’on s’aime. Pourquoi lui faire du mal ? Par le pari des mots, je maintiens ma tête hors de l’obscurité. Chaque geste d’amour colle comme un grain de pollen à l’immensité du monde.

Publié dans Prose

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