Un pollen sonore

Publié le par la freniere

La neige comme la pluie nous rapproche du ciel. Elle fait grimper nos pas sur les épaules de la terre. Le cou des mots s’allonge pour regarder plus loin. Des flocons tombent sur la page. Les voyelles fondent, se confondent, se transforment en dessins. Il n’est pas nécessaire de fermer pour ouvrir ni d’effacer les larmes pour sourire. Le temps roule en petites boules de colère. Une part de chacun vient de tous. Une part de tous vient de chacun. Une part de nous vient de loin, du choc des étoiles jusqu’au sens des mots. L’enfant n’apprend pas l’alphabet pour compter ou se vendre mais apprendre à aimer. Il est moins dommageable de parler aux objets, de rire avec les meubles, d’écrire sur la sable que de compter des sous. Je ne me reconnais pas dans les colonnes de chiffres ni les offres d’emploi. Mes ongles dans le pain entament l’espérance.

 

Par l’entrebâillement du cœur, une phrase surgit comme un rai de lumière sur le dessus des choses. L’alphabet est un très long voyage, plus vaste qu’un pays. Il était une fois, deux fois, mille fois… Une poignée de moineaux voyage entre les mots. Un fleuve sursaute dans un trait d’encre, avec le bruit de l’eau contre la roche, le chant de l’air dans les oreilles, le goût du sel sur la langue, l’odeur de l’herbe après la pluie. Le nom d’une amoureuse transforme l’horizon. Le prénom d’un enfant lui donne ses couleurs, ses cris, son espoir. La fleur résiste sur la page et le fruit s’accomplit. Les arbres morts renaissent. La musique butine un pollen sonore. Un miel de vocables alimente la voix. Toutes les langues se joignent dans un seul baiser.

 

Je me construis une maison de mots pour y croquer la pomme. J’apprends à vivre. Je regarde le ciel et compte les nuages qui dessinent leur lit. J’oppose des mots d’enfant à l’idéologie. Ma main court sur la page comme un bébé titube et ressuscite. Je roule en boule entre les lignes et me relève d’une phrase. J’avance parmi les métaphores, soulevant l’âme avec des doigts de fée. Je me réclame de la sève pour relever la tige, de la biche, de la boue, de l’azur. Je revendique le soleil, la grive, la pivoine. Tout autant que de pain, je vis d’une poignée de mots, d’un arpent de papier, d’un roulement à bille. La mort d’un érable ressuscite une fleur. La graine éclate sous l’écale avant de prendre forme. Un pissenlit s’envole et féconde le sol.

 

Les roses délavées par le jeu, par le feu, les roses de l’enfance ont perdu leurs épines. Le rêve a déserté les rails du sommeil. Je marche vers un lieu où le cœur parle au cœur, où l’ange bat des ailes sous la peau des gisants. Les morts qu’on abandonne, je leur offre mes mots. Je partage la route avec les oiseaux. Je ramène le ciel à la hauteur de l’homme. La marche invente le palier, l’escalier, le grenier. Les yeux inventent la lucarne. Les caresses créent la main. La terre est trop étroite pour les mots de ma mère. Même une aile d’oiseau égratigne le ciel. L’arrivée des marchands a détruit l’équilibre. L’amour et l’amitié ont été mis en vente. La froideur des calculs a remplacé la douceur des mots. De files d’attente en salles de guichets, de billets de banque en tickets de loterie, de codes barres en cartes à puces, on estampille un semblant d’espérance. Entre mesure et démesure, de grandes mains rêveuses agitent en vain leurs gestes. Il faut descendre dans la neige pour comprendre l’hiver. Il faut descendre dans la terre pour comprendre le fruit. Il faut descendre dans la mer pour recueillir le sel. Il faut creuser dans la matière des mots pour écrire un poème. Il faut perdre son temps pour trouver l’infini.

Publié dans Prose

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