Une année qui commence

Publié le par la freniere

Il neige.

 

Cela serait encore merveille si, le nez au carreau, regardant voleter puis tomber lentement les flocons, chacun acceptait un instant de ressembler à l'enfant qu'il fut, lequel survit à l'état de chagrin, de douleur parfois :

 

J'sais pas ce que j'ai...

 

sous les traits d'une femme ou d'un homme que ce même gamin, cette même fillette ne reconnaît plus.

 

Les nuits sont bleues. Laiteuses.

 

Quelques étoiles s'y noient, qui les déchirent juste avant l'aube, l'éclat soudain tranchant de leur lumière occultant à cette heure presque matinale celle des sapins décorés de guirlandes électriques, fausses bougies et boules multicolores que les commerçants installèrent en décembre aux portes de certains magasins.

 

La ville s'éveille.

 

Des cheveux d'ange traînent sur la chaussée.

 

Les premiers passants les piétinent tout en se demandant pourquoi tant de pères Noël escaladèrent cette année les façades ventrues des immeubles, s'installant bien avant les fêtes aux balcons ou sur le rebord des fenêtres, béats, un peu moqueurs peut-être. Des gens s'apostrophent au moment de prendre place au fond d'un autobus.

D'autres :

 

J't'attends, bordel !

 

se contentent des phrases que l'on profère d'un ton brusque maintenant que personne n'échappe à la téléphonie mobile.

 

Je marche.

 

Me promène au gré de mes déjà vieilles habitudes.

 

Traverse l'artère principale, où les tramways font la navette entre les deux quartiers extrêmes qui, l'église, le square ou la poste, les bistrots ainsi qu'une boulangerie sentant bon le pain chaud n'y étaient pas pour rien, eurent des années durant des allures de village.

 

Neuf heures...

 

Je croise des personnes âgées – guère plus que toi, Lionel, guère plus que toi... –, des filles rieuses et des mômes, de jeunes adolescents, pardon, qui se moquent de ma trop longue écharpe, ma tête des mauvais jours, ma casquette.

 

J'ai froid.

 

Lis machinalement les titres des journaux exposés à la devanture d'une maison de la presse.

 

À quoi bon ?

 

À quoi bon répéter ce que tout le monde entend à la radio ? Ce qui vomit ou bave le soir sur les écrans des téléviseurs ?

 

Une année s'achève. La suivante commence.

 

Des types crèvent dans la rue.

 

Ailleurs, mais c'est loin, des enfants meurent sous les bombes : les fleurs d'hiver que l'on cueille à Gaza s'éteignent une à une dans des bouquets de sang.

 

Lionel Bourg

Publié dans Poésie du monde

Commenter cet article