Une clairière

Publié le par la freniere

Quand le soleil rougit, il perd de sa force mais gagne en beauté. L’automne transfigure l’apparence des arbres. Leur chevelure passe du rouge le plus vif au bleaching intégral. À l’approche du froid, le lac s’épaissit d’une brume catarrheuse. Les grands arbres frissonnent quand le vent touche leurs aisselles. Comme pressé d’en finir avec les entre-deux, le ciel s’anuite beaucoup plus tôt. À quoi se fier maintenant, les hommes ont dérangé le temps. Ils ont versé de l’huile sur les sources d’eau claire. Le vent ne sait plus ce qu’il veut. Il braille, se met en boule ou soulève des poids. La volonté de vivre se réfugie partout, dans la tête d’un pois ou le gros pied d’un arbre, la minceur des feuilles ou la dentelle des fourrés, sous la peau des groseilles ou la crasse des pierres. Une volée de canards en oublie de partir. Ils traînent sur le lac sans prendre leur envol. Je ne crois plus, j’espère. Je n’écris pas vraiment, j’avance vers les mots.

        

Les épaules des monts sont remplies d’ombres bleues. Épicéas, sapins, épinettes s’étreignent. Des volées de corneilles y fusent quelque fois en orages de plumes. Les branches des pommiers dénudent leur moignon. Entre deux coups de vent, l’air s’appuie sur la peau du sol, hérissant l’herbe en poils végétaux. Un fil de beau temps sépare les saisons. Il s’effiloche aux approches du froid. Ma voix broute dans une clairière sonore, murmure sur le lac ou s’accroche à la pierre. Elle scande les syllabes et crache les pépins. La parole naît de là, à mi-chemin du verbe et des rires d’enfant.

        

Un chevreuil pointe son nez. Ses narines faseillent dans la résine de l’air. Il hume les odeurs comme un homme qui feuillette un cahier. Le sentier change d’humeur. Les écureuils se taisent et remplissent leurs caches. La rivière Larose replie son sexe humide. La saison des amours est de plus en plus courte. Le gros orme est tombé. Il était vieux, malade. Sa présence me manque. Il avait la sagesse de ceux qui ont tout vu sans en faire étalage. Il fait deuil dans l’éclaircie nouvelle. J’y rallume ma pipe en guise d’oraison.

        

Les fraisiers ne bourdonnent plus d’abeilles. Même les ronces semblent dormir. Les érables ont jaunis. Un simple coup de vent provoque une avalanche d’or. Les feuilles crissent sous les pas et nourrissent l’humus. Je salue de la main une perdrix sauvage. C’est la même qui me suivait parfois. Il est étrange que cet oiseau s’attache à l’homme, mais un seul à la fois. Les enfants rêvent déjà d’une cabane de neige, de luge et de patins. Je ne sais pas à quoi les ours vont rêver, mais ils rêvent sûrement dans leur hibernation. Quand on passe en auto, chaque arbre court après son ombre. Je préfère marcher et leur tendre la main. Il faut tout remercier de ce qui fait la vie, de l’or à la poussière et de la treille au vin.

        

Un petit pont de bois enjambe le ruisseau. C’est là où la première fois j’ai vu un orignal dans toutes ses grosseurs. Il s’est dressé d’un coup, plein de force et de rut. Même Chibouki, mon loup, semblait ébaroui. Un peu plus loin, sur le nu de la pierre, deux petits suisses bavardent, leur queue en parasol. Ils filent à mon approche dans un éclair de roux. Je grignote une boule de résine pour m’enlever la faim, la plus amère, celle de l’épinette. J’en fais des bouchées longues pour embaumer les mots. La parlure, je l’ai dans l’os depuis longtemps, pas celle des bavards, des parleux de langue de bois, mais celle des taiseux qui préfèrent les poils de pinceau et la mine de crayon. Depuis tout petit que je dessine avec des mots, mélangeant les nuages avec des voyelles, les brindilles avec des consonnes.

        

Le vent court devant moi. Il fait bon respirer l’odeur des sapinages. Ça sent le champignon, la terre et les feuilles pourries. Ça sent la vie jusqu’au creux des racines. Ça sent les plantes et la poussière d’os. Ça sent la bête, la sève et l’eau d’érable. Il y a comme un sourire dans la cadence du marcheur, une force tranquille dans le ressort des jambes. Il commence à pleuvoir. Des gouttes s’aplatissent sur les ventres de pierre. Le bruit de l’eau remplace le crissement des insectes. Des grondements lointains présagent d’un orage. Je cours sous la pluie. Je tourne sur moi-même. Je me jette dans le débord de la vie. Je m’appuie sur une goutte de pluie. Ce n’était qu’une ondée. Une vapeur blanche enveloppe les bosquets. Les oiseaux invisibles du vent reprennent leurs palabres.

        

Vivre, ce n’est pas compter des sous, engranger des billets sales. La vie est forte et belle. Ses muscles sont de sève, de nerfs, de nœuds de bois. Les arbres en dormance continuent d’allonger. Les doigts du lierre s’accrochent à la pierre. Les yeux des enfants jouent avec le ciel. Le visage de la terre laisse parler ses rides. C’est le missel que je lis. Ses pages ne sont pas des pages mais un bout de pays. La nature laisse des vides pour ceux qui veulent écrire ou peindre ou faire de la musique. Elle ne donne pas de réponses mais pose des questions. Le monde devant l’âme est comme un homme devant la soupe.

Publié dans Prose

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