Une éternité, pas un seul jour de plus

Publié le par la freniere

L’Italie a les frères Taviani, les États-Unis, les frères Coen, la Belgique, les frères Dardenne, le Saguenay a les frères Gagné.

 

Qui se souvient  de la Minouche, du Colon, de la Barbotte ? Qui se souvient de Val-Menaud ? À l’heure où le gouvernement néo-capitaliste de Jean Charrette s’apprête à céder pour un bout de miroir toutes les richesses du Québec aux corporate bums de la finance, il est urgent et essentiel de voir ou revoir les films J’irai danser sur vos barrages et Cerbères à l’horizon des frères Jean et Serge Gagné, deux cinéastes originaires de Jonquière, qui filment à hauteur d’homme. Il y a trop longtemps qu’on laisse parler l’argent. Comment peut-on parler de démocratie quand on néglige sciemment de donner la parole aux citoyens. Allant au-delà de la propagande des multinationales, les frères Gagné documentent la réalité en tenant compte de la parole citoyenne. Leur caméra est l’œil du citoyen, celui qui cherche le mieux-être de la population. Leur micro est une oreille ouverte sur la vie. Leurs films sont une réponse artisanale aux clips industriels de la finance. Au lieu d’endormir les gens avec le discours pseudo-scientifique d’experts à la solde des multinationales, ils donnent la parole  à des témoins, des commentateurs, des actants des événements. À leur manière ils-elles nous livrent des anecdotes, se remémorent des faits, constatent des situations, analysent et prennent le risque de la critique. Certains ont vécu cette période directement. Pour d’autres, ce fut en périphérie ou par ricochet, à travers leurs familles, amis, confrères de travail, citoyens. Il est bon d’entendre l’historien Russel Bouchard, l’archiviste Gaston Martel,  Albert Bouchard, contremaître, Léonard Girard, cuviste, Mauril Villeneuve, monteur de ligne, Yolande Gagné secrétaire, Lucien Boucher, cuviste, les syndicalistes Elmer et Alain Proulx, le barbier Rosaire Tremblay et l’artiste multidisciplinaire Pierre Dumont (1952-2011) remettre les pendules à l’heure.

 

Les films des frères Gagné sont de véritables cours d’histoire, de géopolitique et d’économie qui radiographient des enjeux gigantesques où l’on voit des joueurs invisibles se confronter avec des citoyens conscients, respectueux, préoccupés, questionneurs, critiques.  Ils s’attardent  à dégager l’émotion, la compréhension.   Ils sont de ces jalons, qui, mis en lumière, rendent plus limpide la routine quotidienne qui voit une région, une ville, des gens, des familles, des pères, des mères, des enfants tomber sous le joug de corporations au coeur froid comme l’intérêt de ses actionnaires.

 

L’argent n’a pas d’odeur. L’économie n’a pas de sentiment mais elle devrait aider ceux qui cherchent du sens au lieu de tourner à vide. La vérité se perd dans une langue de bois. La petitesse faite loi ne rend justice qu’à la peur. Nos seuls mérites, ce sont les rêves que l’on n’a pas trahis. Les élus ne devraient pas être au service de la finance mais servir les intérêts de la population. On vend déjà nos lacs aux marchands de pétrole. On vend déjà l’enfance à tout pour un dollar. On vend déjà nos morts aux vendeurs d’assurance. On vend déjà le ciel à tant le grain de pluie. On vend déjà la terre à tant le grain de sable. On vend déjà la mer à tant le grain de sel, la lumière aux aveugles et le silence aux sourds. On vend déjà la vie et la sueur des hommes. On vend déjà la terre, le vent et les rivières. On érige des pylônes dans les jardins ouverts comme autant de symptômes. On remplace le rêve par des moulins à vent, la beauté du soleil par des écrans géants, la douceur de vivre par le bruit des moteurs et la monnaie du cœur par la loi des banquiers. Où passeront les oies blanches, les arcs-en-ciel, les orages si l’on enchaîne le grand vent ? On laisse pour du fric d’affreuses cicatrices sur le visage du monde, un temps de gifles grises sur la joue du printemps. Déjà les anges ferment leurs ailes. Les oiseaux tournent en rond. J’ai beau faire vieux jeu perdu dans les montagnes où le chant des mésanges a le goût des érables, je veux le sel des larmes et l’épice du rire à mettre sur la table, tout un bouquet d’abeilles pour sucrer mon café. De colline en colline, de village en village, quelques inquiets se lèvent pour dire c’est assez, ne désaccordez plus le violon du silence, laissez vivre la terre et le souffle du ciel. Veilleurs de la source, ils restent à l’affût, la lumière à la main dans un monde si noir et les mots à la bouche dans les chiffres comptables. Quand ils rêvent à demain, ils pensent aux enfants non aux gérants de banque.

 

Quand on mesure l’eau en épaisseur de piasses, ce sont les pauvres qui écopent pour engraisser les pleins. Quand on mesure le bois en pylônes électriques, quand les banquiers flairent le vent, quand on viole pour de l’or et du fer le vagin de la terre, toute l’énergie et la richesse du Québec partent aux États-Unis. Cerbères à l’horizon et J’irai danser sur vos barrages racontent l’histoire des premiers grands barrages privés, donc l’américanisation du territoire par les monopoles financiers. La naissance et l’expansion du Tea Party aux États-Unis, l’ascension de l’extrême droite au Canada et la droitisation jusqu’à des limites dangereuses de plusieurs droites européennes comme l’espagnole, tels sont les signaux d’alerte. En Amérique Latine la consolidation de l’oligarchie colombienne au pouvoir et le retour probable des Fujimori au gouvernement du Pérou, sont des symptômes plus qu’inquiétants. On a beau prononcer des phrases « démocratiques, la mise en place des gouvernements a été réduit à un exercice électoral qui ne se traduit pas dans des changements structuraux. La tendance la plus importante que l’humanité vit est la concentration du pouvoir. Nous sommes face au pouvoir le plus concentré que connaît l’histoire, et cet énorme pouvoir est celui qui permet une concentration brutale de richesse et chaque fois plus grande la concentration de pauvreté dans la moitié de la population mondiale. Si grand est ce pouvoir qu’il échappe au contrôle des états. Cet énorme pouvoir transnational utilise quelques états très puissants, comme les États-Unis, pour se perpétuer au sommet. Pour ce pouvoir, l’humanité est aujourd’hui une gêne. Dans la lignée de Berthold Brecht, Pierre Perreault, Jean-Luc Godard et Jean Chabot, les frères Gagné tiennent compte de cette perspective économique dans leur approche cinématographique.

 

Il manque trop de barreaux à l’échelle de la vie. On en a fait des prisons. Je tiens l’espoir par les deux pieds pendu en l’air comme on retient le temps. Chaque instant est pareil à la porte qu’on ouvre ou à celle qu’on ferme, au courant d’air qu’on traverse. De légitime défense en légitime démence, on se cogne partout. Nos mains s’accrochent aux gestes, nos rêves aux derniers restes. Demain est trop loin. On oublie le présent. On en fait du malheur. Je cherche les mots pour apprendre le langage du monde, les gestes pour le dire Les herbes se redressent aimantés par l’orage. Le cœur bat contre le corps et se débat contre le temps. Le sang coule d’une veine à l’autre. Le chant passe de bouche en bouche. On marche sur un fil en retenant la chair de trop s’y enfoncer. On jette quelque fois un regard sur le ciel, une fleur aux nuages, un espoir à la terre. On s’accroche à l’autre. On lui décroche la lune. On perd son âme dans les choses. On le retrouve dans les mots, les gestes d’un potier, les lignes d’un dessin, le bois d’un violon. Il y a des réalités qui n’ont pas de centre, aucune possibilité d’en tirer des règles, une boussole sans nord, une pendule sans aiguille, une lune sans reflet, un gosse au départ d’un manège. C’est de là que j’écris comme au bord de l’abîme. Le sentiment d’aimer cherche des corps où s’incarner mais la plupart des hommes ne le voient pas. Ils perdent leur vie à la gagner, cassent du Juif sur les Arabes, broie du noir en attendant le café. Ils comptent leurs sous sans voir l’hameçon qu’ils avalent de travers. Ils perdent leur langue dans un portable, leur voix aux élections, leurs doigts dans un panier de crabes. Ils vendent leur âme pour un salaire et troquent l’or du temps pour une poignée de change.

 

         Qui se souvient de la Minouche, du Colon, de la Barbotte ? Qui se souvient de Val-Menaud et du poète Georges Larouche  qui,  touché au coeur par ces bouleversements,

marche ce territoire blessé et en fait éclater les images désolantes par ses écrits-témoignages, appels au sort des générations à venir devant la démesure et les conséquences de ces travaux de harnachements pour la construction du grand barrage de Shipshaw (ouverture en 1943). Dans sa fougue créatrice, il cherche à faire entendre les cris d’un Saguenay fragilisé, bouleversé tout autant par la construction du barrage de l’Isle-Maligne (1926) et celle de la Chute-à-Caron (1931). Le constat poétique présent dans l’oeuvre de Georges Larouche permet de traiter, d’une manière peu banale et en contre-point, le mauvais sort fait au territoire pour ériger des mausolées au triomphe et à la toute puissance des magnats de la finance états-unienne. Est-ce vraiment un hasard quand un poète du haut de ses sept pieds nous lance ce cri du coeur:

 

"La poésie descendait entière en vitesse sur des orgies de décors, se trouvant à chaque côté et à tous les bords, et dans les regards de mon coeur, tout était d’art, elle descendait en flôts, de cascade en cascade, passant coupe après coupe en se scindant, se ciselant, elle était ambrée, encadrée, dorée, elle allait comme l’eau dans toutes les sinuosités, il y avait toutes couleurs, et tous mes deux yeux me montraient ça à mon coeur, et jamais il n’y a eu de si multiples bonheurs, elle descendait naturellement se moquant de l’oeil des humains, car jusqu’à ce temps toujours elle avait descendu en vain. Voyant cette poésie malade, un pauvre mendiant, a appelé le médecin qui a promis de venir, mais il n’est jamais venu." (Georges Larouche, Ébauche d’un cri,1947)

 

Qui se souvient du crime d’Arvida ? Deux fils du pays reviennent au Saguenay-Lac-Saint-Jean pour comprendre le phénomène des barrages et la grève de 1941.

La méthode de travail des frères Gagné s’avère ici particulièrement efficace. Ils commencent par filmer l’ensemble du paysage. En s’appuyant dès le départ sur une connaissance géographique du territoire, le film est comme un immense zoom y pénétrant peu à peu jusqu’à saisir l’âme des habitants, à la hauteur du coeur. À partir des archives, ils vont jusqu’à filmer, plan par plan, les différentes étapes de la construction des barrages. 1921-28: Ile Maligne (pour barrer le lac Saint-Jean). 1925-31: Chute à Caron (pour barrer le Saguenay). 1941-43: Shipshaw, pour  surproduire le métal volant des engins de mort. Parallèlement à l’érection des barrages, les films nous expliquent clairement le montage financier permettant cette vaste opération chirurgicale sur le corps du pays.

Les témoignages de participants ou  fils et filles de participants viennent éclairer chaque étape d’une mécanique de désappropriation du territoire qui en début du 20ième siècle donne nos ressources sans compensation et aux seules conditions de venir harnacher, construire des barrages et installer des usines. La main d’œuvre est elle aussi donnée, pas chère, docile et nombreuse. Ce territoire riche en ressources est capable d’alimenter les besoins. Le jeu de la finance internationale, la main-d’œuvre abondante, docile et travailleuse vont favoriser les conditions d'installation de grands chantiers de travail pour modifier nos sanctuaires parmi les plus riches de ressources naturelles. Ces films esquissent des traces qui peuvent témoigner comment ces potentiels ont été gérés pour faire des affaires, ce, sans pour autant payer, à qui de droit, le juste prix.

 

"J’ai considéré alors, que la civilisation, n’est que la tuerie ou la destruction de ce qu’on appelle la sauvagerie, et cela permet aux êtres humains, de vivre comme ils l’entendent, mais ne s’entendent puisqu’ils refusent de se conformer à la nature; mais l’eau au milieu descend toujours avec fougue, et impétuosité, et sur les bords en face des beaux pins blancs, les flots montent en frappant les flancs des rochers escarpés, l’eau monte et remonte avec férocité en faisant des trous profonds et en taraudant des trous ronds en forme de tarière assez gros pour percer des cratères, et les uns après les autres, s’emplissent de mousse blanche, en cônes renversés comme parfois le sont les nuages, qui se forment et se promènent dans le ciel bleu, on dirait en cette partie de la décharge le miroir des cieux;..." (Georges Larouche, op.cit)

 

Qui se souvient  de la Fiction nucléaire de Jean Chabot ? Dans  l’histoire de notre vécu, s’y précise un de ces jalons qui nous voit passer du statut de «porteur d’eau» à celui de «transformateur de la force de l’eau en énergie», pour le plus grand bénéfice des opportunistes du grand capital. 

L’argent est plus cruel que la mort. Dans la survie du capital, tous les hommes pâtissent pour qu’un seul sévisse. Ruinés, vidés, spoliés, les ghettos s’agrandissent de pauvreté en pauvreté. Les eaux du rêve rejoignent les égouts du réel. On a tout confisqué, des ouvre-boîtes du songe à la peau des Indiens, des livres de poèmes aux oursons de peluche. Des bambins tirent un joint dans des carcasses d’autos. Des ados tirent un coup sur le plancher d’un squat. Des maniaques tirent du gun comme des snipers de foire. Un homme congédié tire sur son patron. La misère tire à vue. Un semblant d’espérance tire le diable par la queue. Une mère qu’on dit folle alors qu’elle désespère étrangle sa fillette. Une espèce de mutant fait l’amour aux machines. Ses doigts saignent en numérique sur le clavier du boss. Sans espoir, sans pain, sans âme, la haine défend sa peau sans autre cause qu’elle-même. La finance contamine la terre jusqu’au trognon de pomme. Il n’y aura pas de paix durable tant que l’argent mènera le monde.

        

Qui se souvient de la Minouche, du Colon, de la Barbotte ? Qui se souvient des tourtes et des grands chênes ? Qui se souvient de la grève de 1941 et du crime d’Arvida ? Les frères Gagné interrogent la mémoire. Les journaux canadiens et américains ont nommée crime la grève de 1941 des travailleurs dans les usines d’aluminium. Sous prétexte qu’ils entravaient l’effort de guerre, l’armée avec la complicité du gouvernement et du clergé a maté les travailleurs. Déjà passablement exploités, ils ne voulaient que la parité avec leurs confrères américains. D’ailleurs, depuis la fin de la guerre, le nombre de travailleurs dans les usines de l’Alcan n’a cessé de diminuer. Les Américains préfèrent expédier ailleurs la matière première que de la transformer ici. Bientôt le Québec tout entier ne sera plus qu’un réservoir d’énergie pour les Américains. Les capitalistes étrangers ont beau jeu avec Jean Charest, un premier ministre colonisé et entièrement à la solde du capital et l’actuel président d’Hydro-Québec dont le rôle semble être de reprivatiser celle-ci. Avec le plan Nord, ils vont même jusqu’à créer un fond d’investissement pour éviter aux capitalistes d’avoir à investir leur propre argent sale. Le Québec s’apprête à payer lui-même pour se déposséder. L’histoire se répète. Alexandre Taschereau n’était-il pas l’avocat des américains à l’époque des barrages? Le même Taschereau qui fut premier ministre peu de temps après.

Cerbères à l'horizon souligne et met en lumière certaines étapes de l'industrialisation qui devaient transformer les ressources, naturelles et humaines du Royaume, en montagnes d'or et coulées de profits. Les parcours des Beemer, Duke, Price, Mellon, Davis et des lieutenants d'ici Scott, Naud, Taschereau se  conjuguent pour enfermer ce territoire rempli d'essences, de saveurs et d'énergies dans des machines à profit où les voix de nos pères et mères sont étouffées par le bruit infernal des cadences.

 

Quand à J'irai danser sur vos barrages, il établit la chronologie d’un conflit inconnu, la grève de 1941 aux usines d'Arvida et met en évidence certains parallèles récurrents à la fermeture des cuves Soderberg en 2004. Il souligne aussi la finalisation du grand complexe de la Chute-à-Caron par la construction du barrage de Shipshaw.

Les commentaires des travailleurs et de leur entourage parmi les plus concernés nous révèlent des aspects d'une situation presque monopolistique qui assure au géant Alcan un contrôle sur les ressources hydrauliques du Royaume. À partir de ces événements qui se sont déroulés au Royaume du Saguenay/Lac-St-Jean, le film met en perspective les mécanismes de la mainmise sur les immenses ressources de ce territoire sans que les principaux intéressés n'en reçoivent le juste prix tout en étant continuellement tenus sur la corde raide de la survie.

 

Un troisième film, Un million d’heures plus tard devrait suivre pour essayer d’expliquer et de comprendre, par la voix même des travailleurs et actants d’hier et d’aujourd’hui, comment on se sent après la mise en place de toutes ces grandes oeuvres alors qu’on se retrouve à la veille des nouvelles fermetures et de perpétuelles réingénieries. Ces réajustements qui ne visent qu’à compétitionner ces pays où la production capitaliste peut se permettre de fixer des conditions de travail équivalentes à celles du début de la révolution industrielle. L’aventure de Val-Menaud et la vie culturelle à l’époque y seront aussi mis en lumière. Car qui se rappelle que St-Charles Borromée/Le Bourget n’a été électrifié que dans les années 1950 alors qu’il se trouve entre deux puissants barrages hydroélectrique?

 

En ce début de 3ième millénaire, les frères Gagné filment et documentent le combat des citoyens de la région des Appalaches qui luttent contre l’implantation d’éoliennes géantes en milieu habité. Malgré l’avis du Bape et l’opposition des citoyens le gouvernement a quand même décidé d’y aller de l’avant avec ce projet, quitte à enfreindre ses propres lois. Cerbères à l’horizon et J’irai danser sur vos barrages sont donc essentiels pour comprendre comment aujourd’hui on suit les mauvaises habitudes d’hier. Comme le dit Russel Bouchard dans l’un des films, il faut connaître l’histoire pour corriger le présent.

Publié dans Les marcheurs de rêve

Commenter cet article