Une goutte d'alphabet

Publié le par la freniere

Fermant les poings dans le sommeil, je retrouve l’enfance. J’écris en double puisque ma barbe mange la moitié de mes mots. Les phrases sur une page n’ont pas la même odeur. Les gutturales font le dos rond. Les labiales jacassent. Les phonèmes gagnent un accent et les poèmes perdent le ton. La couleur de l’encre ne change rien à la saveur des phrases. De la mine à la casse, du manuscrit au Garamond, l’alphabet change d’habit. La peau nue des voyelles étouffe sur le vélin des pages. Les consonnes ne font plus rire les gosses. Les virgules s’excusent de n’être pas des points. Les majuscules ont la bouche en cul de poule. Les trémas ne tirent plus la langue. Les tirets font de même. L’étang de la page fourmille de consonnes, de têtards, de tritons sonores, de lettres vibratiles, de participes passés toujours en désaccord. Je confonds le macaron avec la macaon. J’avale un papillon et le biscuit s’envole. Il pleut et je regarde l’eau qui coule sur la vitre. Je suis seul et je rêve. Je déchiffre du doigt un alphabet de gouttes. Mon âme se dissout dans l’eau du paysage. Je dessine. Je griffonne. Je gribouille. Les lettres sont de petits bonhommes se tenant par la main. Des petits touffes d’herbe s’agitent sur le sol, trop jeunes pour mourir.

        

La vie est lente. La vie est vide quand on a six ans et qu’on s’ennuie le dimanche. On est un être sans mémoire. On ne sera jamais vieux. Un vol d’étourneaux traverse l’horizon. Se libère-t-on vraiment de la solitude, ce sentiment d’être en trop ou d’être différent ? Prisonnier de la bonne conduite, j’ai mis du temps à vivre. J’ai pris du retard à faire l’enfant sage et l’élève modèle. Il faut toujours désobéir à la loi du plus fort. Je le sais maintenant. J’ai scié les barreaux de l’échelle sociale pour en faire un radeau, une toile inachevée, un banc de parc, une niche pour le rêve. Propriété privée. Entrée interdite. Une porte nous sépare de chacun qu’il suffirait de pousser mais on a peur qu’elle donne sur le vide. Il n’y a plus d’îles désertes, de cabanes dans les bois, de pistes indiennes traversant la forêt, d’étangs pleins d’épinoches, de chaloupe oubliée sur la berge boueuse. Il y a des parcs-écoles n’excédant pas vingt mètres. Il faut maintenant des règlements pour pouvoir respirer, des sous pour regarder, des ordres pour agir. Enfer ou paradis, le réel n’est plus qu’un même purgatoire. On a confondu les jambes et les roues de voiture, la chair avec la silicone, le paysage avec les fonds d’écran. Des masques à gaz remplaceront bientôt les sourires d’enfant. Les champs de bataille l’ont déjà fait avec les champs de moisson. L’important n’est plus ce qu’on dit mais de parler plus fort.

 

Au milieu de la ville, j’ai vécu sur la paille. La plume a remplacé le yoyo qui prolongeait ma main. À quoi tiennent les idées ? À un fil d’araignée dans le plafond, sans doute, à la migraine d’un philosophe, au claquement d’un clou. Je réinvente mon enfance avec du bleu de lessive, du jaune pur, des questions sans réponse. Il y a des mots magiques. Il n’est pas nécessaire de comprendre pour lire. À trop savoir ce qui est, on perd ce qui pourrait être. Je ne sais pas ce que c’est que l’amour et pourtant je le sens, je le ressens. Tant de mots inconnus brillent dans mon ignorance. Ils m’ouvrent l’infini. Il y a un silence qui parle. Dans mon carré de sable, j’écrivais des poèmes sans le savoir. La tête imperméable aux Tu dois ! Tu ne dois pas ! Il faut ! Il ne faut pas !je retombe en enfance à chaque fois que j’écris. Au Vous verrez ! des professeurs, j’ai vu tout autre chose que ce qu’ils voulaient qu’on voit. Dans les livres, le héros triomphe des bourreaux, très rarement dans la vie. On peut s’habituer à sa propre souffrance, jamais à celle des autres. Le temps passe, laissant pour dette le prix des choses. On ne change pas vraiment. On plonge au fond de soi, là où ca compte vraiment. Depuis la petite école, je suis resté comme un loup solitaire que traque le troupeau. Face au plongeon dit olympique, je ferai toujours des sauts de grenouille. M’excluant de la foule, les mots m’ouvrent sur tout. Il n’y a rien à conquérir qu’un tout petit caillou, une goutte de rosée, la paix du clair de lune.

Publié dans Prose

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