Mardi 14 février 2012
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Le ciel n’a jamais été si bas. Des nuages neigeux s’accrochent aux
épinettes. Les doigts blancs de l’hiver repoussent les oiseaux. Seule une poignée de mésanges picorent des chicots. Les vieux épouvantails agitent leurs ailes de chiffon. Quelques geais bleus se
cachent dans les bras d’un sapin. Leur envol soudain fait crisser le vent. La neige rend les terrains vagues. L’eau et les gouttières s’emboitent comme la coulisse d’un trombone. Les crânes
chauves des montagnes ont mis leur perruque de neige. Le froid ne court pas à perdre haleine. Il s’immisce partout, sous l’écorce des arbres, la peau des choses, dans les poumons du lac et les
veines de la pierre. La ligne d’horizon regagne l’infini. Je m’accroche aux flocons pour me tenir debout. Je m’appuie sur un arbre. Le jour est là dans sa beauté d’hiver. Il fait froid. Les
semelles font wouch wouch. Les pas ont besoin de bas, la glace de soleil. Les souffleuses à neige passent la route au fil du rasoir. Les accotements étouffent sous les poils de neige.
Dans la grande maison blanche, les meubles de jardin ont des housses
de givre. Ils attendent immobiles des anges de chaleur, l’odeur des giroflées, des fantômes de chair. La vie se fige le long des murs. Le silence étreint le cœur. Ma voix de laine se perd dans le
tricot du vent. Elle cherche l’oxygène et le parfum des mots, le reflet d’une image embrouillée par la glace. Rien n’est clair dans la lumière surexposée. Les différences sont difficiles à voir.
Le ciel sans nuances nous donne mal aux yeux. Il neige sur le lac des flocons de peluche. La neige devient bleue à l’ombre des érables. On ne voit pas les fruits d’hiver. Ils poussent dans la
tête. Les mots venus du cœur unissent l’âme au corps. J’arrive quelque part bien avant les habits que je porte. Je m’habille de la chaleur des lieux, du passage des ans, du silence des choses.
J’avance à petits pas sur la neige et la glace, dans une lumière venue du sol. Les flocons persévèrent dans l’épaisseur muette. Même sous la bourrasque et la neige, je reste de la terre et je
parle des plantes. Du blanc au blanc, je peux lire la vie. Affronter le froid, les arbres nus, les tiges cadavériques aide à comprendre l’été.
Pas de promeneurs aujourd’hui. Il fait trop froid. Les paroles
s’embuent derrière une gelée blanche. Des nuages de neige font plier les sapins. J’entends les bruits les plus menus, le craquement des branches, le vol d’un oiseau, le passage d’un cerf. Je peux
rester des jours sans parler, sans avoir de visite. Les messages du monde me parviennent autrement, du jeu des ombres et du soleil, des phrases musicales, des odeurs d’urine sur la neige, des
oiseaux venus aux graines, des éclairs de lumière, l’eau des ruisseaux brodée de gel, l’humble orgueil des pierres. Les oreilles dressées aux ultrasons de l’âme, je reste sourd au langage des
convenances, à l’âpreté du gain, à la sécheresse du cœur. Je cherche ma pitance comme un oiseau d’hiver. Des dizaines de corbeaux m’entourent de leurs cris. Je pénètre dans le plumage de la
neige. Je plonge dans les entrailles de l’être. Je m’intègre à défaut de comprendre. L’infini du dehors rejoint l’infini du dedans. Je communie avec l’air par la respiration, à l’espace par les
gestes, à la vie par la bouche, à l’âme par les mots. Je ne veux pas sortir de l’ombre mais y faire la lumière.
Il fait si froid. Les arbres se réchauffent à la brûlure du givre. Le
cri d’une corneille enflamme les sapins. La rumeur du monde s’enfonce dans la neige. Par orgueil peut-être, il m’arrive de réécrire les phrases rejetées, les brouillons brûlés, les poèmes
effacés. Ce n’est plus une écriture de feu mais de cendre. À trente degrés sous zéro, il est plus difficile d’être disponible à la grâce. Poverello d’un Compostelle intérieur, je trempe
mon crayon dans l’odeur des oiseaux, le poil des bêtes, l’or fin du pollen. Le poids du temps s’allège avec les années mais l’espace s’allonge. En vieillissant, une heure devient une minute mais
les distances sont plus longues et les gestes plus lents. Chez l’enfant, le moindre des caprices apparaît normal. Chez le vieillard, le plus petit bonheur devient démesuré. Il fait de plus en
plus froid. Les gestes sont plus simples, les arbres moins complexes. Vue d’en haut, une brume de chaleur s’échappe du village. On le sent jusqu’ici, la température accélère la dérive des
continents. La nuit tombe si vite. On voit déjà les têtes de clous des étoiles dans la toiture du ciel. En descendant la côte, je croise deux chevreuils. Les feux s’allument un peu plus bas.
Parti avec la barre du jour, je reviens sans elle. Quand la lune se lève, une lumière neuve se répand sur la neige.
Lorsque le temps se réchauffe, les flocons s’ouvrent comme des
parachutes et font des flocs sur le sol. Derrière la vitre, ils ont l’air de papillons dans un bocal. Des traces de nuages courent sur le verre noir du ciel. Les corniches laissent pendre leur
dentelle de glaçons. Des éclats scintillent à chaque friselis. Les arbres se dépouillent de leur surplis de givre. Un arc-en-ciel d’hiver pose un pied sur le lac. Les gutturales des gouttières se
remettent à glousser. L’écriture parfois précède les saisons. Quelques mots suffisent pour effacer l’hiver. Chaque voyelle d’eau est plus lourde qu’une larme. Quelque chose frémit
irrésistiblement. Les veines frissonnent sous la terre, réveillant les racines. Le passage du temps fait sauter les bourgeons sur les bouteilles de bois. Ça craque de partout. Les toits de tôle
se mettent à arracher leurs clous. Lorsque les routes ouvrent leurs lèvres à la pluie, quelques flaques d’eau écument comme un cheval de trait. Le soleil se tamponne les joues. Les feuilles
s’égouttent sur leur corde à linge. Le bonheur des plantes fait son nid dans le malheur des glaces.
Il m’arrive d’agiter les bras sans y être vraiment, de parler sans
bouger les lèvres, de fermer les yeux pour voir plus loin. Chaque aveugle construit un paysage à sa mesure. Les becs ouverts des oiseaux n’attendent que la vie. Lorsque la neige fond, les
montagnes se rapprochent. Les détails s’apprivoisent. Les bosquets relèvent leur visage. Le vent plaque sa main sur les mamelons de pierres, le ventre de la plaine, les cuisses des ruisseaux. La
terre s’habille, se déshabille, se relève et se couche. Le ciel lui fait de l’œil, l’arrose et puis la sèche. C’est la vie qui pénètre la vie. Tout un travail commence pour amener la sève
jusqu’à la peau des pommes, le germe jusqu’au pain, l’intérieur de l’œuf jusqu’aux plumes des poules, le grain de la pensée jusqu’aux métaphores écloses, le météore jusqu’à l’homme, les caresses
malhabiles jusqu’à la vie des ventres. J’appartiens au lichen, à la mousse, à la semence des bêtes, à la salive des mots, aux lèvres de la terre, à la langue des fleurs, à tout ce qui vit, chante
et remue. Je parle en tremble ou en bouleau, en agate ou en schiste. J’aime les mots les plus banals, la luciole qui veille dans l’ombre d’un géant. C’est toujours émouvant d’entendre battre le
cœur.
Entre la bière et le berceau, la vie sert de civière. Orpailleur des
ombres, raclant le fond des choses, une goutte de ciel remplit ma main. Le vase de mes mots déborde à chaque pas et je n’ai rien pour essuyer. Je dérape et titube. Des pans entiers de la réalité
se transforment en images. Dans l’arbre d’une phrase, chaque mot est un anneau de croissance. Mes poèmes sont vieux comme un chêne qui craque. J’ai hérité d’une forêt au milieu de la ville mais
finirai en tache d’encre. Au-delà des mots, je suis un exilé. Une peinture sans souvenir du peintre n’est qu’une mauvaise toile. Mes doigts jouent du Haydn dans le fond de mes poches.
Les plus belles choses ont le défaut d’être invisibles.
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Par la freniere
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Publié dans : Prose
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