Va voir ailleurs (j'y suis); Vickie was here 1ere partie

Publié le par la freniere

Le 11 mai dernier, une des mes amies est décédée, moins d’un an après un diagnostic d’une tumeur cancéreuse au cerveau. Elle s’appelait Vickie Gendreau et elle aura toujours 24 ans.

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Vous avez peut-être entendu parler d’elle. Vickie, moins de 6 mois après son diagnostic, a réalisé son rêve d’être publiée. Elle est entrée en littérature par la grande porte. Son livre, Testament, dans lequel elle met en scène sa propre mort, a connu un accueil critique exceptionnel. On a invité Vickie à Tout le monde en parle, où, évidemment, sa condition de malade du cancer et de jeune retraitée des bars de danseuses ont attiré l’attention de Guy A. Lepage plus que son écriture. Mais bon, on ne peut pas s’opposer à ce qu’une écrivaine de qualité ait de la visibilité. Et puis, c’est vrai qu’elle dansait, vrai qu’elle avait un cancer incurable.

 

J’ai appris la nouvelle de sa mort après une heure seulement, par Sophy, une amie qui tenait au courant les amis plus éloignés. La dernière semaine avait été difficile pour Vickie, elle s’en allait. Elle est morte un samedi matin où il pleuvait des cordes sur Trois-Rivières. Ce matin-là, je surveillais, trempé, un examen de compensation à l’UQTR. Journée merdique, tu dis? Je crois que les étudiantes ont vu que je pleurais. Ça m’était parfaitement égal.

 

J’écris ceci aujourd’hui parce qu’il existe un lien fort entre Vickie et Trois-Rivières. Elle a passé de bons moments ici, et d’autres plus difficiles. Je me disais que ça vous intéresserait peut-être de savoir ça. J’écris pour sa mémoire. Aussi parce qu’elle me manque. J’ai rêvé à elle quelques fois, j’essaie de ne pas oublier sa voix, son drôle de rire. Son visage, je ne l’oublierai jamais. Je n’arrive pas à accepter qu’elle soit morte. À 24 ans. Je ne l’accepte tout simplement pas.

 

Vickie, je l’avais vue quelques fois dans des lectures de poésie à Montréal. Fille d’une beauté stupéfiante. 19 ans. Immenses yeux, grains de beauté dans le cou, corps superbe. Danseuse nue, à ce qu’on disait. Un style d’écriture cru, trash, drôle à mourir, et puis, slash, elle nous tranchait la gorge de beauté. Fille réservée, mystérieuse, avec encore cette noirceur adolescente qui lui collait au corps.

 

Premiers contacts

 

Le premier souvenir marquant que j’ai de Vickie, c’est à Trois-Rivières. C’est chez moi, dans la maison que je louais, rue St-Olivier. C’est un dimanche matin d’octobre 2008. Je viens d’emménager, mes boîtes ne sont pas encore toutes défaites, c’est parfait pour un party de poètes. Quelques heures auparavant, une douzaine de jeunes poètes fous et saouls se sont retrouvés chez moi après le 2e OFF-Festival de poésie de Trois-Rivières, qui se tenait alors au Charlot.

Je me réveille, complètement dévissé. Ouf. Ouch. Je louche vers la droite, et découvre avec perplexité qu’une fille flambant nue dort à mes côtés. C’est Vickie. Moi aussi, je suis tout nu. Aucun souvenir précis de m’être couché avec Vickie ne me revient. Qu’importe. J’effectue un léger déplacement dans le lit, et me colle, doucement, contre elle. C’est ce genre de lendemain où seule une fille nue à ses côtés peut rendre la vie supportable. Elle s’éveille, ne dit rien. Puis : «Euh, j’suis pas à l’aise, là.» «Ok, je réponds (j’ai dû râler épouvantablement en fait), y’a-tu quelque chose qui – OH! Ok.» Je m’interromps. Y’a quelqu’un d’autre dans le lit. Mon lit, by the way.

 

Il y a donc non pas un, ni deux, mais bien trois poètes nus dans mon lit. Et y’en a clairement un qui est de trop. Je me lève, chancelant. Me rappelle que j’ai une blonde. Good, c’est mieux de même. Je descends faire du café.

La maison avait trois étages, mais pas tellement de possibilités d’hébergement. Cette nuit-là, une douzaine de poètes sur le party ont trouvé des lits de fortune un peu partout dans la place. Le plus chanceux, à part Vickie et l’autre poète, a shotgunné le lit de mon fils. Quelques-uns ont niché sur le plancher du salon, deux autres sur mon divan. Les autres ont opté pour le sous-sol, où la salle de lavage a pu fournir suffisamment de mon linge sale pour qu’ils puissent se patenter un «motton» de vêtements en guise d’oreiller.

 

J’ai fait du café pour tout ce beau monde, les mains tremblantes, heureux comme un poète libre. Je les vois s’éveiller, un à un, un peu confus. Y’a des verres pétés partout, des centaines de bouteilles vides, une pile de boites de livres a crissé le camp, y’a du vin renversé sur le mémoire de maitrise de ma blonde. Wow. Ils ont tous la gueule de bois et ont droit au meilleur café en ville.

 

Vickie a participé à tous les OFF-Festival de poésie depuis. Presqu’à chaque année, il y a eu un party chez moi après. Je me souviens qu’en 2010, Vickie a livré une performance hallucinante. Elle brillait. Son écriture s’était précisée. Elle avait trouvé une forme à elle, elle avait un rythme fou, des images vives, épileptiques. Puis, munie d’un épouvantable chapeau en forme de lèvres (photo), elle avait convaincu le poète Jean-Paul Daoust de lire son classique, Les lèvres ouvertes, qu’elle sous-titrait en direct avec ces immenses lèvres cochonnes sur la tête. Inoubliable. En 2011, elle a lu ce qui m’apparait être son meilleur texte à vie, Are You The Ultimate Pacman? (je ne sais pas si c’en est le véritable titre), dont elle a repris des fragments dans Testament. Toute la salle a été soufflée par sa lecture.

Elle a participé à son dernier OFF en octobre 2012. Je vous en parlerai dans ma prochaine chronique, et d’autres moments qu’on a passés ensemble à Trois-Rivières. D’ici là, procurez-vous Testament, je vous garantis que vous n’avez jamais lu un livre qui ressemble à ça. C’est cru, dur, drôle, déconcertant, magnifique. C’est Vickie.

 

Publié dans Société par Sébastien Dulude.

Publié dans Les marcheurs de rêve

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