Vendredi 5 octobre 2007

Seigneur Dieu
pour votre Parousie
me laisserez-vous revenir
en ma paroisse nizonnaise ?
du mal qui me peut advenir
épargnez-moi
bonne est la vie
parmi les êtres humains
mon cœur est sans froidure
et peu me dure le temps
quand je suis fraternel
Seigneur
Roi des eaux et des mondes
au revoir et kenavo
saluez pour moi
François Villon Arthur Rimbaud
les anciens et les nouveaux
les voyous et les voyants
les croyants et les fous
Max Jacob et Verlaine
Perros et Guillaume de Machaut
je leur offre mon solo
avec un brin de marjolaine

Et si je ne parviens pas
en ma patrie humaine
si me tourmente le vent
ou si me crève la pluie
si les crapauds méchants
mangent ces bronches pourries
si ma dernière route
doit être si meurtrière
que je me couche transi
en funèbres fougères
faites que je sache aimer encore
l’herbe des prairies
la clameur du bief
et la voix de l’écluse
emplissez d’azur
mes paupières repliées
et que sonnent les musiques
dans la dernière brise respirée
n’abîmez pas ma chrétienne créance
d’ignoble effroi et longue dolence
vous le savez
de mes péchés et mauvaisetés
cent fois j’ai fait repentance
accordez-moi l’infinie souvenance
de la splendeur de la terre
et puis emportez-moi
à l’exacte place
qu’en votre pitié vous réservez
aux hommes de ma chanteuse race
Seigneur Dieu
à mes frères et amis
aux femmes que j’ai aimées
à tous ceux que mon cœur à croisés
avant que d’entrer dans les ténèbres
transmettez je vous prie
mon espérance testamentaire
nul chant nul solo
nulle symphonie nul  concerto
qui porte nostalgie d’amour
et soif et faim de tendresse
ne sera perdu dans la détresse de la mer
voilà et puis encore ceci
par la dernière larme
par l’ultime halètement
par le dernier frémissement
par le moineau qui s’envole
par le geai sur la branche
par la dernière chanson
par la joie dans la grange
par le vent qui se lève
par le matin qui vient
tout simplement
je vous rends grâce
d’avoir été dans le bondissement
incroyable
de votre création
un pauvre hère mortel divin
et misérable
oui
tout simplement
un être humain
parmi les milliards
et les milliards de vos créatures
à présent que les feuilles
et les mains
de douce nature
me closent les yeux !
Mais Seigneur Dieu
comme la vie était jolie
en ma Bretagne bleue

 
Xavier Grall
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Samedi 29 septembre 2007

Seigneur me voici c’est moi
je viens d’un pays de terre
les grillons chanteurs
modulaient de longues cantilènes
dans les armoires candides
et tandis que les horloges de chêne
scandaient le temps paysan allant
de tristes Tristan
harpaient des sônes d’amour
sous les tours anciennes
O les siècles et les saisons
dans les soirs embaumés de tilleuls
l’automne jaunissant de soleils
affligeait les Grands Meaulnes
en sabot
sous les préaux pleuraient les épagneuls

Seigneur me voici c’est moi
je me souviens du pays de France
Orléans Beaugency Vendôme
comptines et remembrances
assiègent les provinces fantômes
ça va très bien Madame la Marquise
c’était au temps des candeurs exquises
dans les greniers j’ai perdu mon enfance

Solo
sons
sônes
sanglots
je me souviens du pays de Bretagne
et des chants et des danses
et des transes
les fêtes de nuit
fusaient dans les campagnes
des Espagnes couraient dans les orages
il est des adieux qui valent des bonjours
et des amours violentes
comme des musiques
Rock-and-rollez moi
Dans le feeling de Dan Ar Bras
Folkez-moi
Dans la rage de Glenmor
Kan-an-diskanez-moi
Dans la joie du fest-noz

Oui
j’ai rêvé d’un peuple ébloui
de Terre Sainte revenus
les rois bretons et les bardes
paysannement
dans les bombardes
soufflaient des féeries
féeriquement
l’hydromel flambait
dans les bolées
et dansaient les villages
sur les collines

Mais pourquoi cette complainte
après tant d’allégresse ?
pourquoi cette païenne tristesse
au bout de la quête arthurienne ?
pleurez collines
pleurez vallons
sur les châteaux morts
de la Douloureuse garde
aux Bois dormants
reposent les épées et les poèmes
Seigneur Dieu
pourquoi vous cachez-vous
aux yeux de ceux qui vous aimaient
adieu les pieux errants
lierres et pierres
temps frivoles et sans pitié
temps meurtriers
ronciers
temps de mécréance
temps de médisance
dévorez-moi
dévorez-moi
car je ne saurai vivre
sans croire que les chemins
vont quelque part
en quelque ville

Seigneur Dieu c’est moi
j’ai fait un grand voyage
permettez que je retourne
en Bretagne
pour vivre encore quelques années
je n’ai pas grand âge
vous le savez
quelques printemps encore
donnez-les moi
afin que je vous loue
par l’aubépine et le laurier
accordez-moi quelques étés
afin que je vous chérisse
par la tendresse reposée
du myosotis et de la rose
Seigneur Dieu
au royaume de la terre
laissez-moi retourner
au temps d’hiver
je serai trouvère
trouvant prière
en mon âme recouvrée
Seigneur Dieu
redonnez-moi ma maisonnée
et ma femme française
qui tant patiemment
ma santé mauvaise
soigna à Botzulan
rendez-moi paroisse et commune
mes trois bouleaux
mes deux cyprès
et mon talus buissonnant
et le chêne tout frivolant
avec les tourterelles
tourterellant
rendez-moi les hirondelles
nichant
nizonnant
botzunalisant en la mémoire
des cheminées
Seigneur Dieu
ce que pour Lazare
en belle Galilée
vous avez fait
ne le ferez-vous pas
pour ma chair tant abîmée ?
Seigneur
c’est votre grâce
que je supplie
et non votre puissance
opérez ma renaissance
il suffira d’un peu de souffle
dans ma poitrine
d’un peu de salive
sur ma bouche chagrine
Seigneur maître de la vie
voici donc ma bretonne supplique
prenez mes plaies et mes peines
allégez ce fardeau que je traîne
dans les blanches cliniques
aux adieux des condamnés
comment me résignerais-je
comment dire adieu aux fontaines
aux sources aux rivières
à l’Elorn à l’Isole à l’Aven ?
Qu’il me souvienne
des bourgades humaines
du rire de l’aurore
à l’œil des fenêtres
comment quitter
tous ceux que j’aime
frères de Bretagne
amis de Seine
pourquoi faudrait-il
que m’adviennent
douleurs et précoce trépas
Seigneur Dieu
à pauvre et bonne pauvreté
votre riche palais ne convient pas
redonnez-moi ma jaune masure
et l’amour de la vie
et l’amour des hommes
car telle est la mesure
de notre seul honneur !
Seigneur
d’amour vous avez blessé Verlaine
et devant votre corps fabuleux
rue Ravignan
la chair de Max Jacob
est tombée par terre
Seigneur
par l’annonciation des poètes
je crois aux jours heureux
de votre Parousie
vous viendrez dans les vergers
par la voie lactée
et les sentiers d’ancolie
nos maisons de pierres
seront vos reposoirs
nous mettrons le pain le vin
sur la table
les colombes s’envoleront
des retables
O les ajoncs sensibles
dans la clarté du soir
amour aimant l’amour
feu brûlant le feu
incandescence
phosphorescence
brasier brassant brassée de flammes
aurore aurorant de coqs et de rosée
âmes embrasées
tendresses embrassées
phares effarés de brûlures
enluminures
Orantes illuminés de Rumengol
Piétas d’Argol pèlerinant
mers bouillonnantes
femmes fascinantes
nature fascinée
archanges et calvaires
pélegrinant
les rives chantent
s’illuminent les comètes
sur les terres bien-aimées
et s’éclatent les morts
et les croix et les tombes
dans l’enclos du soleil
O glèbe sauvée

(…)

Xavier Grall

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Vendredi 28 septembre 2007

La mort vient tôt frapper
à notre porte
les vents d’hiver emportent
les poitrinaires
et pour flétrir les pâles primevères
il suffit que l’ondée se conforte
d’un peu de givre et de Galerne
la vie s’en va la vie s’en vient
ma belle passante mon étrangère
la vie s’en vient la vie s’en va
lonla lonlaine et caetera
  S
SOL
  L
O
ma rose des vents
mon signe de croix
  S
O
ILE
O
Mon ex-voto
dans la crypte marine
chantez saxos
  S
  O
  L
FOL
stèle et fanal
flamme
amer du litttoral
signe vertical
de la raison
face aux fatales démences
de la mer et des lames

J’aurais aimé chanter le triomphe
des marées à la corne des caps
et la douceur des plages
dans les criques pélagiennes
un orchestre de pianistes
et de harpeurs
eût repris le thème de l’antienne
car je portais dans mon sang
mystique
des hymnes marins
et des fureur liturgiques
j’aurais aimé chanter
les varechs verts
les germons bleus
les daurades d’or
les couleurs et les chaos
par la harpe et le saxo
mon Dieu je vous adore

Orgues de Benjamin Britten
Cuivres de Ludwig Van Beethoven
Les symphonies fusent
dans les rocs d’Ouessant
les tintamarres furieux
fracassent les brisants
qui dira les sonorités multicolores
dans la gorge des rias
les corps morts dansent
les cormorans fustigent les amarres
les coques des naufrages
cognent dans les baies
des oiseaux hurleurs
descendent dans mes veines
mon âme est cette porte battante
ouverte sur la mer
j’attends la fuite des vents
à la renverse
paix sur les noyés et les goémons
paix sur les îles et les quais
mon cœur
tranquille caboulot
à la bonne brise
au-dessus des limons
affiche son enseigne
« Au repos du marin »

Solo
Solo de mes noyades
solo de mes sanglots
j’agite des violons brisé
sur mes amours mortes
mes barques chavirées
accrochent des grelots
aux chagrins sourds
qui lentement m’emportent

Solo
Solo d’oraisons ferventes
il m’arrive de prier
dans les églises défuntes
Notre-Dame des poètes
mère des Atlantes
pitié pour ce voilier perdu
au large des pâles limbes

Solo
Solo de mes années passantes
haleurs et musiciens
désertent les bordées
mon âme est cette Marie-Galante
que défoncent les vins
et les rhums boucanés

Solo
Solo de mes pensées dolentes
musiques enfuies motets anciens
tout périt dans les marées violentes
l’Océan tracasse des pianos
à la gueule des chiens

Seigneur me voici c’est moi
je viens à vous issu d’un pays de mer
les tempêtes ont réjoui mon amère jeunesse
la liesse des alizés roulait dans les collèges
les goélands croisaient dans mes classes latines
des Maris Stella à matines
éclataient dans les nefs
les noroîts jouaient de l’harmonium
délirium du graduel
cantique des grèves ivres
O les navires et les chapelles
Etoile de la mer
Qu’ai-je fait de ma chère jeunesse ?

Seigneur me voici c’est moi
dans les bonnes auberges
j’ai traîné ma détresse  
les bouteilles entonnaient des pavanes
dans les verres je buvais des rengaines
les bars roulaient comme des rivières
j’ai prié comme jamais dans les ivresses
faisant des femmes des suzeraines
qu’elles fussent allemandes
bretonnes françaises
leur beauté glorifiée par l’absinthe
dissolvait la bassesse
c’était ma tournée aux tables saintes

Seigneur
les bars chantent toujours dans les villes
ma santé trop vile les déserte
je ne vois plus les Belles
qu’au fond de ma mémoire
Brestoises Rhénanes ou Parisiennes
elles ont quitté mon domaine
fermons les persiennes
sur mes cinquante et une années
j’écrase les feuilles mortes
dans les allées
les temps ronge les vies et les grimoires
adieu  les Reines les bars et camarades
je tiens comme un pourboire
votre souvenir
adieu mes fêtes et mes délires
adieu mes désirades

(…)

Xavier Grall

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Mercredi 26 septembre 2007

(Au seuil de la mort, Xavier Grall écrit un poème à la fois magnifique par son désir de « demeurer dans la beauté des choses » et pour moi parfois exaspérant par sa foi indécrottable dans l’intervention d’une puissance divine. Mais, l’humble supplique souvent de facture très classique, qu’il adresse à son Dieu demeure terriblement belle, si simple et dépouillée, précieuse sans ostentation, toute de vérité, que j’aurais voulu qu’il puisse être exaucé. )

Seigneur me voici c’est moi
je viens de petite Bretagne
mon havresac est lourd de rimes
de chagrins et de larmes
j’ai marché
Jusqu’à votre grand pays
ce fut ma foi un long voyage
trouvère
j’ai marché par les villes
et les bourgades
François Villon
dormait dans une auberge
à Montfaucon
dans les Ardennes des corbeaux
et des hêtres
Rimbaud interpellait les écluses
les canaux et les fleuves
Verlaine pleurait comme une veuve
dans un bistrot de Lorraine
Seigneur me voici c’est moi
de Bretagne suis
ma maison est à Botzulan
mes enfants mon épouse y résident
mon chien mes deux cyprès
y ont demeurance
m’accorderez vous leur recouvrance ?
Seigneur mettez vos doigts
dans mes poumons pourris
j’ai froid je suis exténué
O mon corps blanc tout ex-voté
j’ai marché
les grands chemins chantaient
dans les chapelles
les saints dansaient dans les prairies
parmi les chênes erraient les calvaires
O les pardons populaires
O ma patrie
j’ai marché
j’ai marché sur les terres bleues
et pèlerines
j’ai croisé les albatros
et les grives
mais je ne saurais dire
jusqu’aux cieux
l’exaltation des oiseaux
tant mes mots dérivent
et tant je suis malheureux

Seigneur me voici c’est moi
je viens à vous malade et nu
j’ai fermé tout livre
et tout poème
afin que ne surgisse
de mon esprit
que cela seulement
qui est ma pensée
Humble et sans apprêt
ainsi que la source primitive
avant l’abondance des pluies
et le luxe des fleurs

Seigneur me voici devant votre face
chanteur des manoirs et des haies
que vous apporterai-je
dans mes mains lasses
sinon les traces et les allées
l’âtre féal et le bruit des marées
les temps ont passé
comme l’onde sous le saule
et je ne sais plus l’âge
ni l’usage du corps
je ne sais plus que le dit
et la complainte
telle la poésie
mon âme serait-elle patiente
au bout des galantes années ?

Seigneur me voici c’est moi
de votre terre j’ai tout aimé
les mers et les saisons
et les hommes étranges
meilleurs que leurs idées
et comme la haine est difficile
les amants marchent dans la ville
souvenez-vous de la beauté humaine
dans les siècles et les cités
mais comme la peine est prochaine !

Seigneur me voici c’est moi
j’arrive de lointaine Bretagne
O ma barque belle
parmi les bleuets et les dauphins
les brumes y sont plus roses
que les toits de l’Espagne
je viens d’un pays de marins
les rêves sur les vagues
sont de jeunes rameurs
qui vont aux îles bienheureuses
de la grande mer du Nord

Je viens d’un pays musicien
liesses colères et remords
amènent les vents hurleurs
sur le clavier des ports


je viens d’un pays chrétien
ma Galilée des lacs et des ajoncs
enchante les tourterelles
dans les vallons d’avril
me voici Seigneur devant votre face
sainte et adorable
mendiant un coin de paradis
parmi les poètes de votre extrace
si maigre si nu
je prendrai si peu de place
que cette grâce
je vous supplie de l’accorder
au pauvre hère que je suis
ayez pitié Seigneur
des bardes et des bohémiennes
qui ont perdu leur vie
sur le chemin des auberges
nulle orgue grégorienne
n’a salué leur trépas
pour ceux qui meurent
dans les fossés
une feuille d’herbe dans la bouche
le cœur troué d’une vielle peine
de lourdes larmes dans le paletot
et dans les veines des lais et des rimes
Seigneur ayez pitié !

(…)
Xavier Grall

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