Mercredi 20 février 2008

Un jour, les flics sont venus « nettoyer » le square Maurice Thorez. Toute une escouade en képis et en civil, il paraît qu’ils ont trouvé une quantité de drogue suffisante pour mettre au trou pendant plusieurs années tous les malfrats néofascistes qui y sévissaient. Ça a fait des vacances à tout le monde, les enfants, les parents et les clodos qui sont revenus dès qu’ils ont été sûrs que le danger avait été écarté.

L’autre jour, il y a eu un mariage juif dans le quartier. Quelle fête ! Joseph Kepler, le père de la mariée, tient le restaurant de delicatessen dans la rue Sembat. Il a installé plusieurs tréteaux sur le trottoir et a fait un buffet gigantesque en l’honneur de sa fille Cindy. Bon, c’est vrai que Cindy ça ne fait pas très hébraïque, alors à la synagogue du coin, au moment du mariage, le rabbin lui a demandé de choisir un prénom hébreu juste pour la cérémonie, elle a dit qu’en souvenir de sa grand-mère partie en fumée quelque part entre Varsovie et elle ne sait pas exactement quel bled du fin fond de la Pologne, elle s’appellerait Myriam. Et de plus elle a décidé qu’à partir de ce jour, tout le monde devait l’appeler ainsi : Myriam Assous (tant qu’à changer de nom, autant faire les choses en grand, elle est comme ça Myriam). Ça n’a pas beaucoup plu a son père qui l’a nommée Cindy justement pour qu’elle n’ai jamais à subir les mêmes ennuis que sa défunte grand-mère. Cindy, ça fait pas juif ça ! Le fait est que ça n’a dérangé personne d’autre que Cyndi devienne Myriam, on a même trouvé que ça lui allait drôlement bien. C’est madame Benamara une voisine, qui a fait les retouches de sa robe de mariée achetée chez Tati. Elle était belle Myriam, elle avait tout de la petite figurine qui trônait sur le gâteau étagé de la fin de noce. Des boucles brunes s’échappaient du chignon que lui avait confectionné madame Ladury, la coiffeuse de la rue Duclos qui fait l’angle avec le magasin de Joseph. Malgré les litres de laque, ses cheveux avaient pris la tangente, ne supportant pas d’être emprisonnés. Car Myriam est une personne qui ne se laisse pas facilement enfermer. Son mari est resté 2 ans à lui faire la cour avant qu’elle accepte de sortir avec lui. Myriam ne voulait pas se marier, elle voulait d’abord finir ses études. Pas folle Myriam, sa mère lui avait dit depuis qu’elle était petite de ne jamais dépendre d’aucun homme. Madame Kepler tenait la caisse de la boutique de son mari depuis 27 ans, elle qui avait toujours rêvé en secret d’être chanteuse d’opéra. Secret de polichinelle bien entendu, car tout le monde pouvait l’écouter faire ses vocalises l’après-midi avant de descendre prendre sa place à la boutique. Elle prenait en grand secret des cours de chant le samedi, chez un vague professeur qui lui avait affirmé qu’il avait rarement entendu une soprano d’une telle qualité et d’une telle maîtrise vocale. Joseph faisait semblant de ne rien savoir et fermait les yeux sur les fantaisies de sa femme, pourquoi ne pas lui laisser sa part de rêve ?

Myriam allait juste finir son DESS de droit lorsqu’elle décida qu’il était temps de se marier. Aldo, son fiancé devait faire un voyage d’étude de plusieurs mois au Canada et ça la décida de précipiter un peu les choses, elle craignait la concurrence des belles canadiennes.

Quelle fête, bon Dieu quelle fête ! Tout le quartier avait apporté des spécialités culinaires de sa région, il y avait de tout et en quantité. Le couscous côtoyait des gefilte fish, des latkes, des bortsch, des lockschen, des pieds de veau, des knedlech, des leke'h, des ferfel, des tcholent, le poulet tandoori faisait concurrence au poulet yassa, au Mafé, à la choucroute et aux plateaux de fruits de mer. On dansait au milieu de la rue. Les clochards du square n’ont jamais aussi bien mangé. La fête a duré deux jours, puis on a remballé les tréteaux, on a jeté les nappes en papier et chacun est retourné au boulot, les enfants à l’école et les chômeurs à l’ANPE.

Myriam et Aldo se sont installés dans l’ancienne chambre de Myriam en attendant le départ imminent du jeune marié. Myriam reprit les cours à la fac et décida de chercher un appartement avoir leur « chez eux » au retour d’Aldo. Puis, deux dimanche après la fête, le jeune homme a pris l’avion pour deux mois, direction Montréal. La séparation allait être longue et les deux jeunes mariés se sont longuement serrés dans les bras au moment du départ.

Lorsqu’elle est rentrée chez elle, des tas de gens sont venus remonter le moral de Myriam. Pas un soir elle n’est restée seule avec son cafard, entre les gens du quartier et ses copains de la fac, elle n’a pas eu beaucoup le temps de s’ennuyer. Puis le premier mois est passé comme une lettre à la poste. Souvent Myriam préparait ses examens le soir chez une copine qui suivait les mêmes cours, Alexandra. Alexandra habitait à deux stations de métro plus loin et Myriam rentrait parfois assez tard après les révisions.

Un soir, elle était sortie du métro, un peu cafardeuse, elle pensait à Aldo qui ne l’avait pas appelée la veille. La vie prend par surprise dès qu’on baisse la garde. Elle comptait mentalement les jours qui la séparaient du retour de son amoureux. « Moins d’un mois, se disait-elle, très exactement 23 jours… on a fait plus de la moit… ». En traversant le square Maurice Thorez, elle s’étonna de ne pas voir les deux clochards sur leur banc, mais n’y prêta pas plus d’attention que ça. Ses pensées étaient ailleurs. Arrivée au milieu du square, une silhouette sortit de l’ombre. Elle sursauta, mais Myriam n’était pas fille à s’effrayer. Elle recula malgré tout d’un pas, pour mieux observer qui se tenait là, devant elle. Lorsque, à la grâce d’un rayon de lune elle aperçut le visage de celui qui lui barrait le chemin, elle ne put s’empêcher de réprimer un frisson. Un des anciens voyous de la bande de néonazis qui avait été relâché de prison.

-Salut ! son visage s’était fendu d’un sourire sardonique.

-Il faut me laisser passer, je suis pressée, dit-elle bravement.

-Oui, oui, je vais te laisser passer, mais d’abord, on va discuter un peu…

-Je n’ai aucune envie de discuter…

Myriam sentait une peur irrépressible envahir son estomac et monter jusqu’à sa gorge, son cœur battait si fort qu’elle le tenait à deux mains pour qu’il ne s’échappe pas de sa poitrine. Elle lâcha les quelques livres qu’elle tenait dans la main et toutes ses feuilles de cours s’étalèrent au sol en atterrissant avec une telle douceur qu’elle resta une seconde surprise.

L’homme l’attrapa par les cheveux et la frappa à la joue, un terrible coup de poing. Sa boucle d’oreille créole tomba sur la terre froide du square sous la violence du coup, et tout ce que trouva à se dire Myriam c’est : « Aldo ne sera pas content, c’était son cadeau ». Le cerveau humain cherche toute sorte d’échappatoire à la peur. Il l’entraîna dans un fourré, elle ne chercha pas à se débattre, elle était trop terrorisée pour ça. Elle essaya malgré tout de lui parler, de lui demander s’il avait une famille, elle lui avoua qu’elle avait peur et qu’elle craignait Dieu… Mais elle était tombée sur le plus terrible de la bande, un type vil et violent qui n’attachait que peu de prix à la vie, un être à peine humain dont toute l’existence était une longue plainte haineuse à l’égard de tout et de tous, du monde entier. Il puait la bière et rota bruyamment en sortant son cran d’arrêt.

Le lendemain matin, c’est le gardien du square qui retrouva le corps de Myriam dans les fourrés. La veille ses parents avaient bien prévenu la police de sa disparition, mais elle était majeure, alors… Alex la copine chez qui elle avait révisé une partie de la soirée n’avait pas plus pu les renseigner, aussi lorsqu’au petit matin on vint leur annoncer la nouvelle, madame Kepler s’effondra en pleurs et Joseph dit une phrase qui surprit tous les voisins : « Je n’aurai jamais du l’autoriser à porter ce prénom maudit ».

Aldo faillit devenir fou et, après les funérailles, il alla s’installer définitivement au Canada.

Le quartier a pris le deuil.

Sur la plaque où est indiqué le nom du square, quelqu’un a effacé « Maurice Thorez » et a taggué à la place : « square Myriam ».


C’est aussi ça mon quartier.

Michèle Menesclou

 
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Lundi 28 janvier 2008
À Lily et Jean-Marie

Ce que je vois de la fenêtre au dessus de mon bureau, c’est un bout de la cour de récréation de l’école primaire du quartier. Autrefois, on appelait ça « la communale ». Deux fois dans la journée, j’entends les enfants piailler et s’agiter dans un drôle de ballet, ils crient comme des damnés, comme si leurs poumons paralysés pendant les heures de cours avaient absolument besoin de voir s’ils fonctionnaient encore comme des petits accordéons. Alors, vers 10 heures le matin et 3 heures l’après-midi, j’aime que les fenêtres soient ouvertes en grand, l’hiver comme au printemps, pour entendre les gamins exploser de vie. L’été, je m’ennuie d’eux. Je vois souvent la maîtresse des CE2, madame Baudrie, attendre son autobus au coin de la rue, lorsque je vais à la boulangerie Mâtin. Il paraît qu’elle n’est pas commode, et qu’elle a demandé sa mutation, le quartier étant beaucoup trop coloré à son goût. Nous, on respecte, après tout les goûts et les couleurs…

Les grands, eux, ils vont au lycée Jules Ferry, il accueille les élèves de la sixième à la terminale. Après la terminale, rares sont ceux qui vont en fac, d’autres sont admis en Bts, mais les plus nombreux traversent la rue et se rendent directement à l’Anpe, antenne Duclos

Dans la rue, il y a une sorte de petit caïd qui sévit, il s’appelle Djamel et il traficote un peu avec la bande de néofascistes du square Maurice Thorez. Tout le monde sait qu’il rackette les petits, mais personne ne fait ou ne dit rien, ça fait partie de la vie de quartier, il prend une dîme sur tout. Il traîne avec ses deux « gros bras » de treize ans et depuis qu’ils ont cassé la figure au petit Brahim pour lui chourer sa gameboy, plus personne ne les approche et surtout on ne voit plus un seul gosse se promener avec un jeu de valeur.

Puis, il y a les autres gamins du quartier, plutôt gentils, plutôt polis quoi qu’en disent les vilaines langues, ils s’entendent bien et s’échangent leur pockemons sans savoir de quelle couleur ou de quelle religion était l’ancien propriétaire. Il y en un que j’aime particulièrement parce qu’un jour il m’a rendu un fier service que je raconterai une autre fois, c’est Smaïn.

Smaïn, c’est un beau gosse, un très beau gosse. Comme son nom l’indique, il vient d’un pays arabe, pas lui directement, plutôt sa famille. Il est ce que les gratte-papiers appellent un immigré de la troisième génération. Mais il n'a migré de nulle part, Smaïn, il est né en France, en région parisienne, à Bagnolet pour être précis. Ses grands-parents sont venus d’Algérie, juste après la guerre du même nom. C’étaient des Harkis, aimés ni dans leur pays, ni en France. Lorsque l’Algérie a acquis son indépendance, il n’était pas question pour eux de repartir là-bas.

Smaïn, il a l’accent des banlieues, lui qui n’a pas connu Bab el Oued. Il sait plein de mots arabes qu'il tient de ses grands-parents et de ses parents (c’était le seul moyen de communiquer avec sa grand-mère qui, elle, ne parlait pas un mot de français). Quand il trouve quelque chose à son goût, il dit c’est « le kif », quand il plaint un mec du quartier, il l’appelle « meskine » (le pauvre), il connaît par cœur une quantité d’insultes qui mêlent l'ascendance de votre mère, votre père, le cochon et le chien. Il est, comme il se décrit lui-même, « chbeb » (beau). Ses boucles brunes qu’il entretient avec du gel « effet mouillé » font littéralement craquer les filles. C’est un vrai prototype du bellâtre oriental : un regard sombre de velours, un teint doré et mat. Ses mains parlent plus vite que sa bouche et quand il s'adresse à des filles, elles deviennent des papillons qui, en douce, frôlent leurs épaules, leurs bras, et même leurs fesses. Elles le laissent faire. Même moi, je le trouve séduisant et je n’ai aucun goût pour les garçons.

Sa mère le surveille d’un œil jaloux, et lui il surveille ses sœurs comme le lait sur le feu. Faut dire qu’elles sont belles elles aussi. Ses soeurs, c'est un cheptel sacré. S'il surprend un regard un peu oblique posé sur eux, il s'empresse de le redresser, à coups de poing si les insultes ne suffisent pas. Il peut être dangereux, Smaïn.

Smaïn, il est non seulement beau, mais en plus il est brillant. Il réussit au lycée et ça, ça épate tout le monde. C’est un génie des maths. Il lui arrive de faire les démonstrations à la place du prof. Il n’y a pas qu’en math qu’il est fort. C’est aussi un génie du dessin. Il crée des BD qui circulent dans son bahut. Il les vend pour se faire un peu d’argent.

Mais ce qu’il y a de mieux chez Smaïn, c’est son rire. Un rire sonore qui secoue l’air alentour. Un éclat de rire de lui, et c’est un éclat de bonheur qui se propage comme une onde.

Un jour, il lui est arrivé une sale histoire. On l’a accusé de vol avec violence sur un garçon du lycée. Quatre flics sont arrivés chez lui un matin. Sa mère, une petite bonne femme boulotte, comptable dans une grande surface du coin était complètement affolée, ses sœurs piaillaient partout dans la maison. Seule Djamila, l’aînée a gardé son sang-froid. Elle a voulu tendre à Smaïn son sac pour qu’il puisse aller au bahut, mais les flics lui ont dit : « pas la peine, il n’en aura pas besoin de si tôt ». Ils l’ont menotté et embarqué sans aucun ménagement. Il m’a raconté, mais beaucoup plus tard, que le garçon agressé l’avait reconnu sur des photos de classe qu’on lui avait données, puis lorsqu’il a vu Smaïn, il a dit que ce n’était pas lui. Smaïn est quand même resté 24 heures en prison, avec les clochards et la racaille, ça puait là-dedans, tellement qu’il a vomi une partie de la nuit et qu’on l’a emmené à l’hôpital pour voir si tout allait bien. L’infirmière lui a demandé : « tu prends de la drogue ? » Il l’a regardée avec mépris : « non ! »

- Même pas un tout petit peu ?

Il n’a même pas répondu. Smaïn dit qu'il a besoin de tous ses moyens pour se tailler une place dans le monde. C'est pour ça que la drogue, il n'y touche pas.
Puis lorsqu’il est sorti de l’hôpital, on l’a emmené chez le juge et c’est là qu’on lui a dit qu’il était libre, qu’on avait arrêté le bon type.

- C’est vache ce qui t’est arrivé ! lui a dit Benjamin son meilleur pote.
Il l’a regardé avec une moue dégoûtée et une drôle de lueur dans le regard :

-Mais, tu comprends rien ma parole ! Arrête de vivre dans tes bouquins et ouvre les yeux ! Tu vois pas ? Je ne suis pas un vrai « céfran », et même si j'ai le potentiel pour avoir un jour la médaille Fields, je ne le serai jamais. Les keufs, ils m’ont appelé « le petit rebeu », et ils m’ont dit que de toutes façons, maintenant, j’étais fiché !Sa voix contenait une mer démontée de colère.

Fiché. Ça voulait dire que même s'il avait été innocenté cette fois, "on" s'attendait à ce qu'il glisse. Benjamin a répondu un peu bêtement :

- Putain ! Y z'avaient pas le droit !
Dérisoire, ils le savaient tous les deux.

C’était la première fois qu’on le voyait dans cet état, lui, Smaïn-le-magnifique, gaulé comme une baraque, respecté par tous dans le quartier, il est rentré chez lui, piteux.

Ils sont comme ça les gosses de mon quartier, comme tous les autres mais très différents.

 

Michèle Menesclou          

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Samedi 26 janvier 2008

J’habite un quartier de Paris que les guides touristiques omettent de mentionner.

C’est qu’il n’est pas très chouette mon quartier, il ne recèle aucune source d’eau thermale dans les profondeurs de son sous-sol, on n’y recense aucun site notoire ou illustre, nulle auberge ne fait briller son étoile au firmament des guides gastronomiques, nos musées ne sont rien de moins que les murs tagués du haut jusqu’en bas de chaque façade d’immeuble, nos bâtiments historiques sont d’augustes immeubles vétustes ne tenant debout que par la grâce de quelques poutrelles les soutenant entre eux et posées de façon un peu sauvage.

Dans nos ruelles, ça ne sent pas les parfums de luxe des dames pomponnées d’autres arrondissements plus chics, non, les effluves sont celles qui remontent de la « gargote » turque du coin qui fait tourner sa viande sur la broche verticale du soir au matin.

Je ne le dépeins pas de façon très reluisante et pourtant, je l’aime bien mon quartier. Depuis quelques mois, après dix heures du soir, sauf en été, j’évite de sortir seule. Une bande de fripouilles a pris possession du square Maurice Thorez, des drôles de types au crâne tondu et percés sur presque tout le corps. Je les ai vu expulser sans ménagement les deux clochards qui y vivaient depuis des années, à coup de pieds dans le ventre. On n’a pas revu depuis les pauvres bougres. J’avoue qu’ils me fichent un peu la trouille surtout lorsqu’ils ont éclusé quelques tonneaux de bière et qu’ils entonnent des chants nazis (il paraît qu’il y aurait aussi un trafic de crack qui se serait développé aussi grâce à leurs bons soins). Bref, si ce n’était ces petites frappes à deux balles, la population du quartier, toutes couleurs et toutes origines confondues, ça fait une sorte de méli-mélo plutôt sympathique : les gandouches, les rebeus, les renois, les feuges, comme disent les gamins du quartier, ça se côtoie, ça échange, ça se dispute, ça s’engueule, mais ça n’oublie jamais de faire la fête.

Sauf. Sauf que, il y a trois ans, la municipalité qui devait rendre des comptes de je-ne-sais-quoi à la Région Ile-de-France pour la réhabilitation machin-chose de l’arrondissement, a fait construire (après un appel d’offres assez suspect), par un promoteur marron, un bâtiment neuf.

C’est un petit immeuble de six étages, ridiculement moderne et prétentieux : façade vitrée, faux marbre, jeux de miroirs… une verrue sur la face du quartier qui n’en avait vraiment pas besoin ! « Un immeuble d’habitation » qu’ils ont appelé ça ! Et comme les loyers étaient hors de prix, ce ne sont pas les gens du quartier qui sont allés y habiter, des locataires un peu plus rupins s’y sont installés. J’entends par rupins, quelques fonctionnaires, des commerçants et professions libérales, il faut relativiser. Quelques uns ont même acheté sur plan, les naïfs ! La société de construction ayant fait faillite avant la fin des travaux, il manque un certain nombres de finitions à cette calamité, désolation immobilière : l’ascenseur n’a pas pu être mis en service et, pour le moment, portes ouvertes, il sert de réserve aux quelques plantes vertes de l’immeuble. L’hiver dernier, il a abrité le sapin de Noël. Comme autre « omission » du promoteur, on peut citer le digicode prévu à l’origine et qui était sensé faire face à toute attaque éventuelle du monde extérieur : cambrioleurs, démarcheurs et fâcheux en tout genre. Faute de finances suffisantes, et aux frais des locataires lassés de la guerre juridique interminable menée contre le promoteur et la mairie, on a fait installé une porte d’entrée fortifiée, c'est-à-dire blindée et dont chacun des occupants de l’immeuble possédait un double des clefs. La consigne étant que chacun ouvre et ferme à clef en entrant ou en sortant de l’immeuble. Il fallait bien ça contre « la racaille qui hante nos rues », dixit le rapport de la réunion du syndic de copropriété.

Ce dimanche matin là, monsieur Cognon, professeur de sport de son état au lycée Jules Ferry, renonça à son jogging pour descendre, à la place, acheter quelques croissants. Chantonnant discrètement « Les Amants de Saint Jean », son fidèle Zebel sur les talons (un molosse de race indéfinie mais aux crocs démesurés et acérés), il descendit joyeusement les escaliers. Juste arrivé aux bas des marches, en cherchant sa clef dans la poche de son pantalon de sport (en lycra), il poussa un juron et siffla entre ses dents : « Zut, je l’ai oubliée là-haut ! ». Il s’apprêtait à remonter les six étages à pieds (faute de jogging, ça ne lui ferait pas de mal) puis il se ravisa et appuya sur la poignée en espérant que la personne qui l’avait précédé avait oublié de la refermer à double tour. Bingo ! La porte s’ouvrit. Il sortit sur le trottoir un peu soulagé puis, pris d’un étrange scrupule, il fit assoire Zebel juste devant la porte de l’immeuble.

-Écoute Zebel, lui dit-il en levant un docte doigt, je vais faire une course, juste acheter des croissants, et si tu es bien sage, il y en aura un pour toi.

Le chien émit un petit grognement plaintif de plaisir qui dépariait avec son gabarit.

-Pour ça, Zebel, reprit monsieur Cognon, il faut que tu gardes la porte, tu entends ? GARDE LA PORTE !

Sur ce, il lui flatta l’encolure en le gratifiant d’un « bon chien, bon chien », puis il s’éloigna et tourna au coin de la rue vers la boulangerie de madame Mâtin.

Le chien s’installa, la truffe baveuse sur ses pattes croisées et fit ce qu’on attendait de lui : garder la porte.

C’est cette heure précise que madame Bouquillat choisit pour se rendre à la salle de gym à laquelle elle s’était inscrite pour perdre les quelques kilos qui l’encombraient. Sac mou, rose à bandes vertes dans la main, baskets anatomiques aux pieds, elle descendit les escaliers en sautillant comme une petite fille. Arrivée dans le hall, elle avisa que la loge du gardien était éteinte : « Le fainéant, se dit-elle, il dort encore à cette heure-ci ! ».

Elle sortit la précieuse clef de la porte qui séparait le monde vulgaire du dehors du monde civilisé qui peuplait l’immeuble. Et comme celle-ci ne jouait pas dans la serrure, elle se dit avec beaucoup de colère : « Encore un de ces abrutis qui aura oublié de la fermer ! ».

Elle appuya sur la poignée pour sortir, mais elle avait à peine entrouvert de quelques centimètres, qu’elle entendit un grognement terrible de l’autre côté de la porte qu’elle referma morte de frayeur. Car, Zebel, en brave chien de garde avait bien compris qu’il fallait surveiller l’issue, mais il avait l’intention d’en interdire aussi bien l’entrée que la sortie ! En tous cas jusqu’à l’arrivée de son maître…

Le visage de madame Bouquillat avait attrapé une drôle de couleur entre le vert et le gris qui n’était guère assortie à celle de son pantalon de jogging. Tremblante comme un flan géant, elle alla frapper au carreau du concierge. Et comme il dormait du sommeil du juste, elle dû insister jusqu’à ce que la lumière se fasse enfin dans le studio/kitchenette/bureau de monsieur Ledoux. Celui-ci en marcel et caleçon douteux lui ouvrit en grattant son gros ventre et en baillant bruyamment.

-Madame Bouquillat… vous savez, c’est dimanche, je ne tra…

-Il y a un monstre devant la porte de l’immeuble qui m’interdit de sortir, alors dimanche ou pas, il faut que vous fassiez quelque chose ! lui hurla-t-elle juchée sur la pointe de ses pieds.

-Ok, un petit moment s’il vous plait…

Monsieur Ledoux disparu quelques instants et sortit de sa loge revêtu d’un peignoir en cachemire que n’aurait pas renié un dandy, mais madame Bouquillat était bien trop énervée pour le remarquer.

-Bozo, avec moi ! lança Ledoux à son chien, un berger allemand guère plus engageant que son congénère Zebel.

Monsieur Ledoux entrouvrit précautionneusement la porte, mais la vision d’horreur qu’offraient les canines étincelantes de Zebel dans le doux soleil du matin la lui fit refermer brutalement.

-Ha, ben oui, dit monsieur Ledoux, nous avons un problème !

-Je ne vous le fais pas dire ! Et que comptez-vous faire ? demanda Bouquillat qui avait repris du poil de la bête… enfin si j’ose dire.

Ledoux se grattait la tête nerveusement, il n’aimait pas perdre la face et il craignait d’avantage de perdre sa place.

Puis, Bozo grogna et derrière la porte, Zebel lui répondit. Bozo aboya et Zebel aboya plus fort encore. Rapidement les aboiements se déchaînèrent et déclanchèrent ceux de tous les chiens du quartier. Inutile de décrire le brouhaha gigantesque qui s’en suivit. Les locataires étaient tous apparus en pyjama dans le hall, éberlués pas le chahut.

Enfin, monsieur Ledoux eut une idée.

-Il n’y a qu’une seule chose à faire, déclara-t-il.

Il attrapa Bozo par son collier et lui murmura quelque chose dans sa grande oreille pointue. Puis il se releva et lui dit solennellement à haute voix :

-Il va falloir que tu montres qui est le plus fort, mon vieux Bozo, à toi de jouer !

Il ouvrit la porte et propulsa littéralement son chien sur le trottoir.
Le spectacle ne fut pas beau à voir. Les deux chiens étaient en train de s’entretuer, s’arrachant qui un bout d’oreille, qui un large steak dans le flanc de l’autre. La lutte était sanglante.

Quelqu’un du quartier eut la bonne idée d’appeler la police. Une brigade spécialisée dans les animaux dangereux accompagnée d’un vétérinaire arriva rapidement sur les lieux. Un type en costume matelassé est sorti d’un fourgon et a réussi à maîtriser le pauvre Zebel qui était au bout du rouleau mais qui défendait toujours la porte. Il l’a enfermé dans une grande cage et lui a fait une piqûre pour le calmer. La rue était toute chamboulée, même les sales petites frappes du square sont venues voir ce qui se passait.
Monsieur Ledoux a récupéré Bozo et l’a conduit dans un dispensaire pour faire soigner ses plaies. Puis tout est rentré dans l’ordre.

Sauf. Sauf que lorsque monsieur Cognon est rentré de la boulangerie où il avait fait du plat à madame Mâtin pendant une bonne demi heure, il n’a rien compris lorsqu’on lui a dit que son chien était à la fourrière. Pour couronner le tout il se retrouva avec un PV pas piqué des hannetons à payer parce qu’il parait que Zebel fait partie des races de chiens qui doivent porter une muselière ! Quand il a su toute l’histoire, il a pleuré comme un veau et a juré qu’il allait déménager.

Voilà, c’est comme ça que les choses se passent dans mon quartier, c’est comme partout ailleurs, mais c’est pas pareil !

Michèle Menesclou
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Pour en finir avec la mort, Légitime démence, 1990

La nuit des gueux, collectif, La Plume libre, 2006

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